Origines et histoire du fongbe

Une langue gbe du Bénin, liée au peuple fon, aux royaumes d’Allada et du Danxomè, aux échanges atlantiques et à plusieurs siècles d’histoire politique et culturelle.

← Retour à la page principale

Illustration sur les dialectes du fongbe au Bénin
Illustration sur les dialectes et variétés du fongbe au Bénin.

Le fongbe, ou fon-gbè — en fongbe : fɔn gbè, « langue fon » — est l’une des principales langues du Bénin et la langue historiquement associée au peuple fon. Elle appartient à l’ensemble des langues gbe, parlées dans une vaste zone qui s’étend de l’est du Ghana au sud du Togo, au Bénin et jusqu’à l’ouest du Nigeria.

Au Bénin, le fongbe occupe une place particulière. Les données du recensement de 2013 le placent parmi les langues premières les plus répandues du pays, et il joue en outre un rôle de langue de communication bien au-delà des seuls locuteurs qui se déclarent Fon. Son aire principale se situe dans le sud et le centre-sud du Bénin, notamment autour d’Abomey, Bohicon, Allada, Ouidah et dans une partie importante de l’espace urbain de Cotonou.

Mais l’histoire du fongbe ne peut pas être réduite à celle d’un territoire linguistique fixe. Elle est le résultat d’une longue succession de migrations, de contacts, d’alliances, de conquêtes, de mélanges de populations et de transformations politiques.

Retracer les origines du fongbe revient donc à croiser plusieurs histoires : celle des langues gbe, celle des traditions de l’aire Aja-Tado, celle d’Allada, celle du royaume du Danxomè, celle de la traite atlantique, puis celle de la colonisation et du Bénin indépendant.

Une précaution est indispensable. Pour les périodes les plus anciennes, nous ne disposons pas de chroniques écrites contemporaines des événements. Une partie importante de ce que l’on sait provient de traditions orales recueillies beaucoup plus tard. Ces traditions constituent des sources historiques essentielles, mais elles ne permettent pas toujours d’établir une chronologie précise.

Le fongbe dans la famille des langues gbe

Le fongbe appartient au groupe des langues gbe, lui-même rattaché au vaste ensemble Niger-Congo. Selon les classifications linguistiques, le rattachement intermédiaire peut être présenté légèrement différemment : les langues gbe ont longtemps été rangées dans la branche kwa, tandis que certaines classifications contemporaines proposent d’autres regroupements intermédiaires.

Cette variation terminologique ne remet pas en cause l’essentiel : le fongbe appartient à un ensemble de langues très étroitement apparentées.

Le mot gbe signifie lui-même « langue », « parole » ou « voix » dans plusieurs langues de cet ensemble. On retrouve ainsi des dénominations telles que fongbe, gungbe, ajagbe, gengbe ou ewegbe.

Les langues gbe forment moins une juxtaposition de langues parfaitement isolées les unes des autres qu’un vaste continuum linguistique. Entre deux localités voisines, les différences peuvent être faibles ; elles deviennent généralement plus importantes à mesure que la distance augmente.

Il est donc parfois difficile de décider objectivement où s’arrête une langue et où commence une autre. Les distinctions reposent sur la phonologie, le lexique, la grammaire et l’intercompréhension, mais également sur l’histoire, l’identité des groupes et les usages sociaux.

C’est pourquoi des termes comme « langue », « dialecte », « parler » ou « variété » doivent être employés avec prudence.

La classification proposée par H. B. Capo

Le linguiste béninois Hounkpati B. C. Capo a joué un rôle fondamental dans l’étude comparative des langues gbe.

Dans ses travaux des années 1980, puis dans A Comparative Phonology of Gbe, publié en 1991, il propose de regrouper les variétés gbe en cinq grands ensembles :

Cette classification repose notamment sur des correspondances phonologiques régulières et permet de comparer systématiquement des parlers auparavant souvent étudiés séparément.

Le cluster fon comprend plusieurs variétés étroitement apparentées, parmi lesquelles les parlers d’Agbome, le gun, le maxi, le kpasè et d’autres variétés du sud et du centre du Bénin.

Il ne faut cependant pas confondre le cluster fon, notion comparative regroupant plusieurs variétés, avec le fongbe proprement dit.

Le gungbe de Porto-Novo et le maxigbe, par exemple, sont très proches du fongbe, mais possèdent leurs propres particularités phonologiques, lexicales et grammaticales. Le degré d’intercompréhension peut être important sans que les locuteurs considèrent nécessairement qu’ils parlent exactement la même langue.

Les travaux plus récents peuvent proposer des regroupements légèrement différents de ceux de Capo. Cela est normal : une classification linguistique est un modèle destiné à représenter des degrés de parenté, non une frontière naturelle visible sur le terrain.

Le proto-gbe : un ancêtre reconstruit

Les ressemblances régulières entre les langues gbe permettent aux linguistes de supposer qu’elles descendent d’un ancêtre commun que l’on appelle conventionnellement le proto-gbe.

Il ne s’agit pas d’une langue dont nous posséderions des textes ou des enregistrements.

Le proto-gbe est une langue reconstruite.

En comparant des mots apparentés, des systèmes de voyelles, des consonnes et des correspondances régulières entre les différentes langues, les linguistes peuvent proposer certaines caractéristiques de cet ancêtre commun.

Capo a notamment travaillé à la reconstruction de son système phonologique, c’est-à-dire de ses voyelles et de ses consonnes. Son ouvrage de 1991 consacre plusieurs chapitres à la reconstruction du système vocalique et consonantique proto-gbe.

Les langues gbe contemporaines présentent généralement plusieurs caractéristiques communes : elles sont tonales, possèdent une morphologie relativement analytique et utilisent fréquemment un ordre fondamental sujet-verbe-objet.

Il serait toutefois excessif d’affirmer que toute la syntaxe du proto-gbe est connue avec certitude. La reconstruction phonologique est beaucoup plus avancée que la reconstruction complète de la grammaire.

Autrement dit, nous pouvons raisonnablement considérer de nombreux traits du fongbe moderne comme hérités d’une histoire linguistique très ancienne, mais nous ne pouvons pas reconstruire avec la même précision toutes les phrases que parlaient les locuteurs du proto-gbe.

Une langue tonale héritière d’une longue histoire

L’un des traits fondamentaux du fongbe est son utilisation des tons.

La hauteur mélodique d’une syllabe participe à la distinction des mots et des formes grammaticales. Le ton n’est donc pas un simple accent expressif ajouté à la parole : il appartient au système même de la langue.

Cette caractéristique est commune aux langues gbe.

Le fongbe présente également une structure grammaticale largement analytique. Contrairement au français, qui modifie fortement la forme des verbes — je viens, nous venons, ils viendront — le fongbe utilise beaucoup de particules, d’auxiliaires et de constructions syntaxiques.

Les verbes eux-mêmes varient relativement peu.

Les constructions à verbes en série constituent également un trait important. Plusieurs verbes peuvent se suivre pour exprimer ce que le français traduit parfois par une préposition, une subordination ou plusieurs propositions.

Ces ressemblances structurelles entre les différentes langues gbe constituent l’un des indices de leur origine commune.

Avant les royaumes : ce que nous pouvons réellement savoir

L’histoire devient beaucoup plus difficile à établir lorsqu’on remonte au-delà des royaumes connus par les sources européennes et les traditions dynastiques relativement bien conservées.

Aucun texte rédigé il y a mille ans ne nous décrit les ancêtres des Fon.

Il faut donc combiner plusieurs types d’indices :

Ces sources ne racontent pas toujours exactement la même histoire.

Il faut également éviter une erreur fréquente : imaginer qu’une langue actuelle correspondrait nécessairement à un peuple parfaitement constitué depuis des millénaires.

Les populations se déplacent, se mélangent, changent d’alliance et parfois de langue. Les identités appelées aujourd’hui « Fon », « Aja », « Gun » ou « Ewe » se sont construites progressivement.

Le fongbe lui-même est donc le résultat d’une histoire.

Kétou dans les traditions d’origine

Plusieurs traditions relatives aux peuples gbe font intervenir Kétou, dans l’actuel Bénin, à proximité du monde culturel yoruba.

Certaines traditions éwé et aja décrivent Kétou comme une étape ancienne de migrations qui auraient ensuite conduit certains groupes vers l’ouest.

Des auteurs ont proposé de situer ces déplacements entre le Moyen Âge et les siècles suivants et de les mettre en relation avec des conflits ou des transformations politiques dans le monde yoruba.

Ces récits ne doivent cependant pas être lus comme le compte rendu précis d’une migration unique.

Il est impossible d’affirmer qu’à une date déterminée un peuple gbe homogène aurait quitté Kétou en bloc pour se déplacer vers Tado.

La réalité historique a probablement été beaucoup plus complexe : migrations successives, déplacement de lignages, intégration de populations déjà installées, alliances matrimoniales et changements d’identité.

Les traditions reliant Kétou à l’aire gbe sont donc importantes, mais leur chronologie exacte reste incertaine.

Tado, un centre majeur de la mémoire gbe

Plus à l’ouest, Tado, dans l’actuel Togo, occupe une place essentielle dans les traditions de nombreux peuples de l’aire gbe.

Tado est situé dans la région du Mono et apparaît dans plusieurs récits comme un ancien centre politique, religieux et dynastique.

Des groupes aujourd’hui identifiés comme Aja, Fon, Ewe, Gun ou appartenant à d’autres communautés de l’aire gbe font remonter certaines de leurs lignées ou traditions politiques à Tado.

Cela explique l’expression fréquente d’aire Aja-Tado.

Il serait toutefois simplificateur de considérer Tado comme le lieu où serait né, à lui seul, l’ensemble des peuples gbe.

Les recherches historiques montrent que ces traditions peuvent aussi exprimer des liens dynastiques, des alliances anciennes ou la volonté d’un pouvoir de rattacher son origine à un centre prestigieux.

Une dynastie peut venir de Tado sans que toute la population qu’elle gouverne soit elle-même originaire de Tado.

C’est une distinction fondamentale.

L’histoire des langues n’est pas exactement celle des rois.

Les populations qui parlaient des formes anciennes des langues gbe étaient probablement déjà réparties dans plusieurs régions. L’arrivée d’une nouvelle dynastie pouvait entraîner des transformations politiques sans provoquer le remplacement complet de la population locale.

Tado doit donc être compris comme un grand foyer historique et symbolique de l’espace Aja-Gbe, plutôt que comme un unique « point zéro » dont seraient mécaniquement issus tous les locuteurs gbe.

De Tado à Allada

Les traditions du sud du Bénin racontent qu’une branche issue de l’aire de Tado se déplaça vers l’est et participa à la formation du royaume d’Allada.

Les circonstances exactes et la chronologie divergent selon les récits.

Des conflits de succession occupent souvent une place centrale dans ces traditions : un prince évincé quitte le royaume avec des parents, des dignitaires et des partisans, puis fonde ailleurs une nouvelle autorité politique.

Cette structure narrative se retrouve dans de nombreuses histoires dynastiques africaines.

Allada devint en tout cas un État majeur du sud de l’actuel Bénin avant la montée en puissance du Danxomè.

Au XVIe et surtout au début du XVIIe siècle, sa position lui permettait de contrôler une partie des routes commerciales reliant l’intérieur des terres au littoral atlantique.

Les Européens connurent ce royaume sous diverses formes du nom Ardra ou Ardres.

C’est également à la tradition dynastique d’Allada que se rattachent les récits concernant l’origine des lignées qui établiront plus tard des pouvoirs à Abomey et dans la région de Porto-Novo.

Allada constitue donc un maillon essentiel entre les traditions de Tado et l’histoire politique du Danxomè.

Du groupe dynastique à la formation d’une identité fon

La constitution du peuple fon ne doit pas être imaginée comme l’arrivée soudaine d’un peuple déjà entièrement formé sur un territoire vide.

Le plateau d’Abomey était habité avant l’installation de la dynastie qui allait construire le Danxomè.

Des groupes différents s’y côtoyaient, et le nouveau pouvoir dut établir des alliances, affronter certaines communautés et en intégrer d’autres.

Au cours des générations, une nouvelle identité politique et culturelle se développa autour de la monarchie d’Abomey.

C’est dans ce contexte que l’identité fon acquit progressivement une cohérence particulière.

La langue participa à cette construction, mais elle ne fut pas seule en cause.

L’appartenance au royaume, les institutions politiques, le culte des ancêtres, les pratiques religieuses, les structures familiales, l’armée, les cérémonies royales et la mémoire dynastique contribuèrent également à définir une communauté.

Le rapport entre langue et peuple est donc historique et non mécanique.

Parler une variété proche du fongbe ne signifiait pas nécessairement être politiquement Fon, et appartenir au royaume du Danxomè ne signifiait pas nécessairement avoir le fongbe comme langue première.

La naissance du royaume du Danxomè

La naissance du royaume du Danxomè se situe dans la première moitié du XVIIe siècle.

Les traditions dynastiques mentionnent notamment Do-Aklin, puis Dakodonou, avant Houégbadja.

Les généalogies et les détails diffèrent selon les sources, ce qui explique les variations que l’on rencontre dans les listes des premiers souverains.

Pour les historiens, Houégbadja, dont le règne est généralement placé vers le milieu du XVIIe siècle, apparaît comme une figure essentielle dans la véritable consolidation de l’État.

C’est à lui que la tradition attribue notamment le développement du palais d’Abomey et l’organisation de plusieurs institutions monarchiques.

Plutôt que de rechercher un seul « fondateur », il est donc préférable de parler d’un processus.

Do-Aklin et Dakodonou appartiennent à la mémoire de l’installation dynastique ; Houégbadja représente une étape décisive dans la formation d’un État centralisé.

Les historiens situent généralement la constitution du royaume du Dahomey dans la première moitié du XVIIe siècle, tandis que sa transformation en grande puissance régionale est surtout un phénomène du début du XVIIIe siècle.

Abomey, capitale politique et foyer de prestige linguistique

La centralisation autour d’Abomey eut nécessairement des conséquences linguistiques.

La cour royale rassemblait le souverain, sa famille, des dignitaires, des soldats, des artisans, des prêtres, des serviteurs, des commerçants et des représentants des territoires soumis.

La langue utilisée autour de ce centre politique bénéficia donc d’un prestige particulier.

Cela ne signifie pas qu’un roi aurait décidé de créer ou d’imposer le fongbe.

La langue existait avant la formation du royaume.

Mais un État centralisé peut favoriser la diffusion d’une variété linguistique en augmentant son utilité dans l’administration, les échanges, les relations politiques et les cérémonies.

Abomey devint ainsi à la fois un centre de pouvoir et un foyer culturel important.

Le parler associé à la région d’Abomey joua un rôle essentiel dans ce qui sera plus tard décrit et standardisé comme fongbe.

Une langue dans un royaume multilingue

Il faut éviter de représenter le Danxomè comme un État linguistiquement homogène.

L’expansion du royaume plaça sous son autorité des populations parlant différentes langues et différentes variétés gbe.

Le sud du Bénin était déjà un espace de forte diversité linguistique.

On y trouvait notamment des parlers aja, ayizo, xwla, xwela, gun, maxi et différentes variétés apparentées, auxquels s’ajoutaient les langues du domaine yoruba et d’autres langues régionales.

Les conquêtes ne supprimèrent pas cette diversité.

La domination politique du Danxomè ne signifiait pas que tous les habitants des territoires contrôlés abandonnaient immédiatement leur langue pour adopter le fongbe.

En revanche, le prestige du pouvoir royal, les déplacements de soldats et d’administrateurs, le commerce, les marchés, les mariages et la circulation des populations ont vraisemblablement favorisé son emploi comme langue de communication dans une aire plus large.

Cette situation explique en partie pourquoi le fongbe possède aujourd’hui une diffusion dépassant largement le noyau historique d’Abomey.

Agaja et la grande expansion vers le sud

Le début du XVIIIe siècle constitue un tournant.

Sous le règne d’Agaja, le Danxomè entreprend une expansion spectaculaire vers le sud.

En 1724, ses forces prennent Allada.

En 1727, elles s’emparent du royaume de Hueda, dont dépend le grand port commercial de Ouidah.

Ces deux dates sont solidement établies par les sources historiques européennes et africaines.

L’accès direct à Ouidah transforme profondément le royaume.

Le Danxomè entre désormais en relation beaucoup plus directe avec les réseaux commerciaux atlantiques et les établissements européens installés sur la côte.

La monarchie contrôle une partie importante des routes entre l’intérieur du pays et le littoral.

Cette expansion politique augmente également le nombre de populations placées en contact avec les institutions du royaume et avec les locuteurs du fongbe.

Mais, là encore, influence politique et remplacement linguistique ne doivent pas être confondus.

Ouidah, Allada et les régions côtières conservent leurs particularités linguistiques et culturelles.

Le Danxomè face à Oyo

L’expansion du Danxomè ne fut pas continue ni sans résistance.

À l’est et au nord-est s’étendait la sphère d’influence du puissant empire yoruba d’Oyo.

Au XVIIIe siècle, Oyo imposa sa supériorité militaire au Danxomè, qui dut pendant une longue période reconnaître sa puissance et verser un tribut.

Cette situation rappelle que le Danxomè, malgré son organisation militaire et son expansion vers la côte, n’était pas une puissance isolée dominant sans partage l’ensemble de la région.

Le sud du Bénin était situé au contact de plusieurs grands espaces politiques et linguistiques.

Les échanges avec les populations de langue yoruba furent constants : guerre, commerce, déplacements forcés, mariages, voisinage et emprunts culturels.

Le fongbe s’est donc développé au contact d’autres langues, et notamment des langues yoruba.

Comme toutes les langues vivantes, il possède des emprunts et des influences liées à l’histoire de ses locuteurs.

Le fongbe et la traite atlantique

La conquête de Ouidah introduit le Danxomè au cœur de l’un des épisodes les plus tragiques de l’histoire atlantique : la traite des êtres humains réduits en esclavage.

Le port de Ouidah fut l’un des principaux ports négriers d’Afrique occidentale.

Entre le XVIIe et le XIXe siècle, plus d’un million de captifs auraient été embarqués depuis la région de Ouidah selon les estimations historiques.

Tous ces captifs n’étaient évidemment pas Fon.

Ils provenaient de régions, de peuples et de communautés linguistiques très diverses.

Certains avaient été capturés lors de guerres menées par le Danxomè ; d’autres avaient été achetés ou transférés à travers des réseaux commerciaux beaucoup plus vastes.

Parmi eux se trouvaient cependant de nombreux locuteurs de langues gbe.

Des formes de fongbe, d’aja, d’ewe, de gun et d’autres variétés apparentées traversèrent ainsi l’Atlantique avec les populations déportées.

Elles furent mises en contact avec le français, l’anglais, le portugais, l’espagnol, ainsi qu’avec de nombreuses autres langues africaines.

Cette rencontre forcée eut des conséquences linguistiques importantes dans plusieurs sociétés américaines et caribéennes.

Des langues gbe dans les Amériques

Les esclaves originaires de l’aire gbe furent particulièrement nombreux dans certaines régions des Caraïbes et des Amériques.

Leurs langues ne se sont généralement pas conservées sous leur forme africaine complète de génération en génération, mais elles ont laissé des traces dans les langues nouvelles apparues dans les sociétés coloniales.

Le cas du créole haïtien a suscité de très nombreuses recherches.

Claire Lefebvre a notamment défendu l’idée que certaines structures grammaticales et sémantiques du créole haïtien montrent des ressemblances importantes avec le fongbe.

Elle a étudié les systèmes de temps, d’aspect et de mode, ainsi que le fonctionnement de certains verbes et constructions.

Il ne faut toutefois pas transformer cette hypothèse en affirmation simpliste selon laquelle « le créole haïtien vient du fongbe ».

Le vocabulaire du créole haïtien est très majoritairement issu du français, tandis que sa formation grammaticale s’explique par plusieurs influences : variétés de français, langues gbe et autres langues africaines, ainsi que les mécanismes propres à l’émergence d’une nouvelle langue.

L’importance exacte du substrat fongbe fait toujours l’objet de discussions entre spécialistes.

L’influence gbe est largement prise en considération ; son ampleur et les mécanismes précis par lesquels elle s’est exercée sont davantage débattus.

Une langue transportée mais aussi une culture

L’influence de l’aire gbe dans les Amériques ne se limite pas à la grammaire ou au vocabulaire.

Des éléments religieux, rituels et culturels ont également traversé l’Atlantique.

Les sociétés issues de la traite ont conservé ou réinterprété des noms de divinités, des chants, des rythmes, des pratiques cérémonielles et des représentations religieuses provenant de plusieurs régions africaines.

L’aire culturelle du golfe du Bénin a joué à cet égard un rôle considérable.

Le vodun béninois entretient ainsi des liens historiques avec certaines traditions religieuses développées à Haïti, à Cuba, au Brésil et dans d’autres régions des Amériques.

Il faut là encore éviter l’idée d’une copie exacte.

Les traditions américaines sont le résultat de transformations, de mélanges et d’adaptations opérés dans des contextes historiques totalement nouveaux.

Mais elles témoignent de la profondeur des liens établis malgré la violence de la déportation.

Le XIXe siècle : guerre, commerce et transformations

Le XIXe siècle est une période de profondes transformations pour le Danxomè.

La traite atlantique subit une pression internationale croissante en faveur de son abolition.

Le commerce de l’huile de palme prend progressivement davantage d’importance.

Le royaume continue cependant à mener des campagnes militaires et à entretenir des relations complexes avec les puissances européennes présentes sur la côte.

Sous les règnes de Guézo, Glèlè puis Béhanzin, le Danxomè demeure un État fortement organisé, disposant d’une armée permanente et d’institutions monarchiques puissantes.

Dans le même temps, les voyageurs, commerçants, militaires et missionnaires européens produisent un nombre croissant de descriptions de la région.

C’est dans ces documents que commencent à apparaître davantage de mots, d’expressions et d’observations sur les langues locales.

Le fongbe entre ainsi progressivement dans la documentation écrite occidentale.

Les premières traces écrites européennes du fongbe

Il serait incorrect de dire que le fongbe n’est écrit pour la première fois qu’en 1894.

Des voyageurs et auteurs du XIXe siècle avaient déjà relevé des mots, des noms et différents éléments linguistiques.

Frederick E. Forbes, par exemple, publie en 1851 son récit de missions au royaume du Dahomey, ouvrage contenant également des informations concernant le pays et sa langue.

Ces premières notations sont cependant très irrégulières.

Les Européens transcrivent les mots à partir de leurs propres habitudes orthographiques, sans disposer d’un alphabet adapté aux langues gbe.

La représentation des voyelles ouvertes, de la nasalisation et surtout des tons pose de grandes difficultés.

Un même mot peut ainsi apparaître sous plusieurs graphies selon les auteurs.

Ces documents conservent une valeur historique, mais ils doivent être utilisés avec prudence pour l’analyse linguistique moderne.

Maurice Delafosse et le Manuel dahoméen

En 1894, Maurice Delafosse publie à Paris son Manuel dahoméen : grammaire, chrestomathie, dictionnaire français-dahoméen et dahoméen-français.

L’ouvrage compte plus de quatre cents pages et constitue l’une des premières descriptions systématiques et étendues du fongbe.

Le terme « dahoméen » employé à cette époque désigne essentiellement la langue fon du royaume du Dahomey.

L’ouvrage contient une description grammaticale, des textes et un dictionnaire.

Pour son époque, il représente un travail considérable.

Il possède cependant les limites des descriptions linguistiques de la fin du XIXe siècle.

La phonétique africaine est encore imparfaitement représentée, les tons ne sont pas notés avec la précision actuelle et plusieurs catégories grammaticales sont interprétées à travers les modèles des langues européennes.

Delafosse constitue donc une étape essentielle de l’histoire de la description du fongbe, mais non le point d’arrivée de son étude scientifique.

La conquête française et la fin du royaume indépendant

À la fin du XIXe siècle, les tensions entre le Danxomè et la France débouchent sur des guerres ouvertes.

Les campagnes de 1892-1894 conduisent à la défaite du roi Béhanzin et à l’établissement de la domination française.

Le royaume cesse progressivement d’exister comme puissance politique indépendante.

La colonisation modifie profondément les rapports entre les langues.

Le français devient la langue du pouvoir colonial, de l’administration et d’une part croissante de l’enseignement.

Le fongbe reste pourtant largement utilisé dans la vie quotidienne, les marchés, les familles, les villages, les cérémonies et la transmission orale.

Une situation de diglossie se développe progressivement : le français possède le prestige institutionnel de l’administration et de l’école, tandis que les langues béninoises demeurent majoritaires dans une grande partie des échanges ordinaires.

Cette opposition laissera une empreinte durable sur la société béninoise.

Missionnaires, alphabétisation et travaux linguistiques

Les missionnaires jouent également un rôle important dans le développement de l’écriture du fongbe.

Pour enseigner, traduire des textes religieux et communiquer avec la population, ils doivent étudier les langues locales.

Au XXe siècle, les descriptions deviennent progressivement plus précises.

Le travail de Basile Segurola occupe notamment une place importante dans la lexicographie et la description du fon.

Des dictionnaires, manuels d’apprentissage, traductions religieuses et études grammaticales sont publiés.

Ces travaux constituent une étape intermédiaire essentielle entre les premières descriptions coloniales et les analyses linguistiques contemporaines.

Mais plusieurs systèmes d’écriture coexistent encore.

La question d’une orthographe normalisée devient donc progressivement centrale.

L’indépendance et le maintien du français

La République du Dahomey devient indépendante le 1er août 1960.

Elle conserve le français comme langue officielle.

En 1975, le pays prend le nom de République populaire du Bénin.

Après les changements politiques de 1990, le nom de République du Bénin est maintenu.

Le français demeure aujourd’hui la langue officielle de l’État.

Cette situation ne signifie pourtant pas que les langues béninoises soient ignorées par l’État.

La politique linguistique concernant les langues nationales s’est développée progressivement et a commencé avant 1992.

1975 : une étape essentielle dans la normalisation

Une date particulièrement importante est 1975.

Cette année-là, le Bénin adopte un Alphabet des langues nationales, destiné à fournir des principes cohérents pour l’écriture de plusieurs langues du pays.

Ce système sera ensuite révisé et complété.

L’objectif est important : permettre d’écrire les sons qui n’existent pas en français sans avoir recours à des approximations.

Pour le fongbe, cela suppose notamment de distinguer correctement certaines voyelles et consonnes caractéristiques des langues gbe.

Les lettres ɛ, ɔ et ɖ, ainsi que les consonnes complexes telles que gb et kp, appartiennent à cette volonté de représenter les sons de la langue de façon systématique.

La normalisation graphique facilite l’alphabétisation, la publication de manuels et la constitution de dictionnaires.

Elle permet également de s’éloigner des transcriptions françaises approximatives utilisées auparavant.

La Constitution de 1990 et les langues nationales

La Constitution du 11 décembre 1990 franchit une étape importante.

Son article 11 affirme que toutes les communautés composant la nation béninoise ont la liberté d’utiliser leurs langues parlées et écrites et de développer leur culture.

Il prévoit également que l’État favorise le développement de langues nationales d’intercommunication.

Il serait donc inexact d’écrire que les langues nationales ne sont reconnues qu’en 1992.

La Charte culturelle de 1991 va également dans ce sens.

Elle affirme la nécessité de développer les langues nationales et prévoit leur promotion ainsi que leur introduction progressive dans l’enseignement.

En 1992, de nouvelles décisions sont effectivement prises en matière d’alphabétisation et d’éducation des adultes.

Le fon fait alors partie des langues retenues dans plusieurs programmes nationaux.

1992 constitue donc une étape importante, mais non le commencement absolu de la reconnaissance des langues béninoises.

Le fongbe dans l’alphabétisation

Le fongbe possède depuis longtemps un rôle majeur dans les programmes d’alphabétisation destinés aux adultes.

L’idée est simple : pour apprendre à lire et à écrire, un adulte peut commencer dans une langue qu’il maîtrise déjà oralement au lieu de devoir acquérir simultanément la lecture et une langue étrangère ou seconde.

Des manuels, livrets de lecture, documents agricoles, messages sanitaires et supports éducatifs ont ainsi été produits dans plusieurs langues nationales.

Le fongbe bénéficie de son grand nombre de locuteurs et de son importance comme langue de communication dans le sud du pays.

Aujourd’hui encore, l’administration béninoise dispose d’organismes chargés de l’alphabétisation et de la promotion des langues nationales.

La place des langues nationales dans l’enseignement formel reste cependant plus limitée que leur importance réelle dans la société.

Les travaux linguistiques contemporains

À partir de la seconde moitié du XXe siècle, le fongbe devient l’objet d’études linguistiques de plus en plus approfondies.

Les recherches ne se limitent plus à produire des dictionnaires ou des manuels destinés aux étrangers.

Les linguistes étudient sa phonologie, ses tons, sa syntaxe, sa sémantique, ses constructions à verbes en série, ses déterminants, ses pronoms, sa négation et ses relations avec les autres langues gbe.

Les travaux de chercheurs béninois jouent un rôle central dans cette évolution, notamment ceux de H. B. Capo sur la comparaison des langues gbe.

Le fongbe devient parallèlement important pour la linguistique théorique internationale parce que certaines de ses structures grammaticales diffèrent fortement de celles des langues européennes traditionnellement les plus étudiées.

Il sert ainsi à tester des théories générales sur la syntaxe, la sémantique, la grammaticalisation et le contact de langues.

A Grammar of Fongbe

En 2002, Claire Lefebvre et Anne-Marie Brousseau publient A Grammar of Fongbe chez Mouton de Gruyter.

L’ouvrage, qui dépasse cinq cents pages, constitue l’une des grandes grammaires modernes de référence consacrées à la langue.

Il offre une description détaillée de nombreux domaines de la grammaire du fongbe.

Son importance ne signifie pas que toutes les questions soient définitivement réglées.

Une langue vivante peut faire l’objet de plusieurs analyses concurrentes.

Les linguistes discutent notamment de la nature exacte de certaines particules, de la structure des groupes nominaux, de la syntaxe des verbes en série et des mécanismes tonals.

Une grammaire de référence constitue donc un état particulièrement approfondi de la recherche, non une vérité figée pour toujours.

Le fongbe parlé n’est pas absolument uniforme

Comme toute langue parlée sur une aire géographique importante, le fongbe présente des variations.

La prononciation, certains mots, les tons et certaines constructions peuvent varier selon les régions, les générations et les situations sociales.

Le parler d’Abomey ne coïncide pas nécessairement en tous points avec celui d’un locuteur vivant près d’Allada ou dans l’agglomération de Cotonou.

À cela s’ajoute le contact permanent avec d’autres langues.

Dans les grandes villes, un locuteur peut employer quotidiennement le fongbe, le français, le gungbe, le yoruba ou d’autres langues selon ses interlocuteurs.

Il n’existe donc pas une frontière étanche séparant le fongbe de tout son environnement linguistique.

C’est précisément ce qui rend l’étude des langues gbe intéressante : elles montrent comment des variétés très proches peuvent former un continuum tout en étant associées à des identités locales distinctes.

Une langue du marché et des échanges

L’une des raisons de la vitalité actuelle du fongbe est son rôle dans les échanges quotidiens.

Dans une grande partie du sud du Bénin, il est utilisé dans les marchés, les transports, le petit commerce et les conversations de la vie ordinaire.

Des personnes dont le fongbe n’est pas la langue maternelle peuvent l’acquérir comme seconde langue afin de communiquer plus facilement.

Cette fonction véhiculaire explique pourquoi le nombre de personnes capables de parler le fongbe dépasse nécessairement celui des seuls locuteurs qui le déclarent comme langue première.

C’est aussi pourquoi les statistiques doivent être interprétées avec prudence.

Un recensement peut demander la langue principale d’un individu, mais ne mesure pas toujours toutes les langues qu’il comprend ou emploie.

Or le plurilinguisme est une réalité quotidienne au Bénin.

La langue de la famille et de la transmission orale

Le fongbe reste également une langue essentielle de la vie familiale.

Il transmet des expressions, des plaisanteries, des formes de politesse et des références culturelles difficiles à reproduire exactement en français.

Une partie importante de la culture fon s’est longtemps transmise oralement.

Les contes en constituent un exemple remarquable.

Le conteur ne livre pas seulement une histoire. Il utilise le rythme, la répétition, les changements de voix, les proverbes, les chants et les réactions du public.

La langue est donc inséparable de la performance.

La fixation écrite d’un conte permet de le conserver, mais elle ne restitue jamais entièrement cette dimension orale.

Il en va de même pour les proverbes, dont le sens dépend souvent d’un contexte culturel précis.

Le fongbe et le vodun

Le fongbe occupe également une place importante dans la vie religieuse traditionnelle du sud du Bénin.

Prières, chants, récits, noms de divinités, formules rituelles et enseignements peuvent être transmis en fongbe ou dans d’autres langues gbe.

Toutefois, le vodun ne doit pas être présenté comme une religion exclusivement fon.

Il existe dans plusieurs populations de l’aire culturelle gbe et au-delà.

Ses formes varient selon les régions, les communautés et les lignages.

Le fongbe constitue donc l’une des grandes langues historiques du vodun béninois, mais non sa langue unique.

Cette précision est importante pour éviter de confondre langue, peuple, territoire et religion.

Radio, musique et culture populaire

Au XXe puis au XXIe siècle, la radio a considérablement renforcé l’usage public du fongbe.

Une langue autrefois surtout transmise oralement dans les familles, les marchés et les communautés locales peut désormais être entendue simultanément par des milliers de personnes.

Émissions d’information, débats, publicités, conseils sanitaires et programmes culturels utilisent le fongbe.

La musique populaire joue également un rôle majeur.

Les artistes peuvent alterner fongbe et français dans une même chanson, ou employer plusieurs langues béninoises selon le public recherché.

Cette coexistence montre que le plurilinguisme béninois n’est pas nécessairement une compétition dans laquelle une langue doit éliminer les autres.

Un même individu peut attribuer des fonctions différentes à plusieurs langues.

Le français et le fongbe aujourd’hui

Le français conserve une position dominante dans les institutions : administration, enseignement formel, législation et grande partie de la presse écrite.

Le fongbe possède cependant une implantation sociale que le statut juridique du français ne suffit pas à mesurer.

Dans de nombreuses situations quotidiennes, il peut être beaucoup plus utile que le français.

Cette répartition des fonctions linguistiques explique une situation fréquente au Bénin : une personne peut être parfaitement à l’aise dans plusieurs langues mais ne pas les utiliser dans les mêmes circonstances.

Le français pourra servir pour un document administratif ; le fongbe pour une conversation familiale ou au marché ; une autre langue encore avec certains parents ou voisins.

La réalité linguistique du Bénin est donc profondément plurilingue.

Le défi de l’écriture

Le passage de l’oral à l’écrit reste l’un des grands enjeux du fongbe.

Une langue peut être très largement parlée sans être fréquemment écrite.

L’école francophone a longtemps habitué les Béninois à lire et écrire principalement en français, même lorsqu’ils utilisent quotidiennement le fongbe à l’oral.

Il en résulte une situation paradoxale : certains locuteurs parlent parfaitement le fongbe mais éprouvent des difficultés à lire un texte rédigé dans l’orthographe normalisée.

L’emploi des lettres spécifiques et des marques tonales exige un apprentissage.

Les outils numériques ont longtemps accentué cette difficulté : claviers mal adaptés, polices incomplètes et absence de correcteurs orthographiques.

Ces obstacles diminuent progressivement avec Unicode, les smartphones et l’amélioration des outils informatiques.

Le fongbe à l’ère numérique

Internet ouvre aujourd’hui une nouvelle période dans l’histoire de la langue.

Pour la première fois, des quantités importantes de textes peuvent être rendues accessibles immédiatement à des lecteurs du monde entier.

Dictionnaires, grammaires, textes parallèles, enregistrements audio, contes et exercices peuvent être réunis dans des bases consultables.

Cette numérisation est particulièrement importante pour une langue dont une grande partie du patrimoine est traditionnellement oral.

Elle facilite également la recherche linguistique.

Des corpus numériques permettent de rechercher automatiquement un mot, de comparer ses emplois, d’étudier sa fréquence ou de confronter plusieurs traductions.

Le fongbe entre ainsi progressivement dans le domaine du traitement informatique des langues.

Le défi de l’intelligence artificielle

L’intelligence artificielle représente à la fois une possibilité considérable et un risque pour les langues comme le fongbe.

Les grands modèles linguistiques fonctionnent d’autant mieux qu’ils disposent de grandes quantités de textes fiables.

Pour le français ou l’anglais, ces données se comptent en milliards de mots.

Pour le fongbe, elles sont beaucoup plus limitées.

Une intelligence artificielle insuffisamment entraînée peut alors inventer des mots, omettre les tons, confondre le fongbe avec une langue gbe voisine ou produire des traductions grammaticalement plausibles mais fausses.

La constitution de ressources vérifiées est donc essentielle.

Dictionnaires contrôlés, textes authentiques, enregistrements réalisés par des locuteurs compétents et corpus correctement annotés peuvent progressivement améliorer la qualité des outils numériques.

La préservation d’une langue passe désormais également par la qualité de ses données informatiques.

Une langue ancienne, mais jamais immobile

Il serait trompeur d’imaginer le fongbe actuel comme exactement identique à celui qui était parlé à la cour d’Abomey au XVIIIe siècle.

Toutes les langues changent.

Des mots disparaissent.

D’autres changent de sens.

De nouveaux mots apparaissent.

Des emprunts sont introduits.

La prononciation peut évoluer et certaines constructions grammaticales devenir plus ou moins fréquentes.

Le contact avec le français exerce aujourd’hui une influence importante, particulièrement dans les villes et chez les locuteurs scolarisés.

Mais emprunter ne signifie pas disparaître.

Le français lui-même est rempli d’emprunts à d’autres langues.

La vitalité d’une langue se mesure avant tout à sa capacité à continuer d’être apprise, utilisée et adaptée aux réalités nouvelles.

Du proto-gbe au Bénin contemporain

L’histoire du fongbe s’étend donc sur plusieurs plans qu’il ne faut pas confondre.

Il existe d’abord une histoire linguistique, qui rattache le fongbe aux autres langues gbe et à un ancêtre commun reconstruit.

Il existe ensuite une histoire des populations, faite de migrations, de contacts et de mélanges.

Vient une histoire dynastique, reliant notamment Tado, Allada et Abomey dans les traditions politiques du sud du Bénin.

À partir du XVIIe siècle apparaît une histoire du Danxomè, État centralisé dont la puissance contribue au prestige du fongbe.

L’expansion du XVIIIe siècle conduit le royaume jusqu’à Allada et Ouidah et l’insère directement dans les réseaux de la traite atlantique.

La déportation de populations gbe participe ensuite, avec de nombreuses autres influences, à la formation de cultures et de langues nouvelles dans les Amériques.

Au XIXe siècle commencent les descriptions écrites plus systématiques de la langue.

Le XXe siècle apporte la normalisation de l’écriture, les dictionnaires, les recherches linguistiques modernes et les politiques d’alphabétisation.

Le XXIe siècle ouvre enfin un nouveau chapitre : celui d’Internet, des bases de données, des corpus numériques et de l’intelligence artificielle.

Une histoire qui dépasse largement le royaume du Danxomè

Le Danxomè occupe une place capitale dans l’histoire du fongbe, mais il serait excessif de faire commencer et finir l’histoire de la langue avec le royaume.

Le fongbe appartient à une famille linguistique plus ancienne que le Danxomè.

Il est né d’une évolution linguistique commencée bien avant l’apparition des palais d’Abomey.

Inversement, la chute du royaume à la fin du XIXe siècle n’a évidemment pas mis fin à son histoire.

La langue a survécu à la disparition de l’État qui lui avait donné un grand prestige politique.

Elle a traversé la colonisation française, l’indépendance, les changements de régime et l’urbanisation accélérée du Bénin.

Elle continue aujourd’hui à évoluer.

Conclusion

Le fongbe est à la fois une langue ancienne par son héritage et une langue moderne par ses usages.

Son origine se situe dans l’histoire beaucoup plus vaste des langues gbe. Les traditions reliant Kétou, Tado, Allada et Abomey permettent de comprendre la mémoire politique des populations de la région, mais elles doivent être distinguées des reconstructions strictement linguistiques et des faits historiquement documentés.

À partir du XVIIe siècle, la formation du royaume du Danxomè donne au fongbe un nouvel espace de prestige.

Les conquêtes d’Allada en 1724 et de Hueda-Ouidah en 1727 placent ensuite le royaume au cœur des échanges atlantiques et de la traite négrière.

La déportation de populations de l’aire gbe contribue à transporter certains traits linguistiques et culturels jusque dans les Amériques.

La colonisation impose ensuite le français comme langue du pouvoir sans faire disparaître le fongbe de la société.

Depuis l’indépendance, l’orthographe normalisée, l’alphabétisation, les études universitaires et maintenant les technologies numériques ont créé de nouvelles possibilités de transmission.

Le fongbe reste aujourd’hui une langue de la famille, du marché, de la culture, de la religion, de la musique et de la communication quotidienne pour une partie considérable de la population béninoise.

Son histoire montre surtout qu’une langue n’est jamais un monument immobile.

Elle conserve les traces du passé tout en se transformant continuellement au contact des hommes, des événements et des autres langues.

Du proto-gbe reconstruit par les linguistes aux conversations quotidiennes du Bénin contemporain, des cours d’Abomey aux marchés de Cotonou, des traditions orales aux dictionnaires numériques, le fɔn gbè constitue ainsi l’un des grands témoins linguistiques de l’histoire du sud du Bénin.

Quelques références

H. B. Capo, A Comparative Phonology of Gbe, 1991.

Claire Lefebvre et Anne-Marie Brousseau, A Grammar of Fongbe, Mouton de Gruyter, 2002.

Maurice Delafosse, Manuel dahoméen, Paris, 1894.

Constitution de la République du Bénin, 11 décembre 1990.

Institut national de la statistique du Bénin, données du Recensement général de la population et de l’habitation, RGPH 2013.