Tradition orale du Bénin
Les contes
Quelques contes du Bénin
Le prince et l’amour de Sika
Il était une fois un roi qui n’avait pas d’enfant.
Il consultait les vodouns* à tous moments, faisait des sacrifices tous les jours et implorait Dieu aussi souvent qu’il lui était possible.
Enfin, Dieu exauça ses prières et sa femme tomba enceinte. Neuf mois plus tard, elle accouchait d’un très beau garçon.
Dans ce royaume, après chaque naissance, il fallait consulter le Fâ* qui déterminait les interdits aux nouveau-nés. D’après les révélations du Fâ, il serait interdit au petit prince de rencontrer une femme dès qu’il aurait atteint l’âge de cinq ans et ceci jusqu’à la fin de ses jours.
Aussitôt, le roi fit construire une grande maison entourée de hautes murailles. La place réservée au prince était perdue dans l’immensité de cette propriété et le chemin pour s’y rendre était très compliqué.
Mais le roi mettait ainsi tout en oeuvre pour respecter les messages du Fâ.
Le roi et la reine entouraient leur enfant de toute leur affection et le gardait jalousement car c’était leur unique héritier.
Quand le petit prince eut cinq ans, il fut effectivement isolé dans la maison qui lui était destinée. Il vécut désormais seul.
Chaque matin, un des sujets du roi lui apportait à manger. Le roi engagea un sculpteur pour lui apprendre à travailler le bois et le distraire un peu. Il vécut ainsi jusqu’à l’adolescence en s’occupant à fabriquer quelques objets en bois.
Mais dans ce pays, il y avait aussi une très belle jeune fille appelée Sika. « Sika », dans la langue de ce pays, désignait l’or. Sika repoussait toutes les avances des jeunes gens de la région car aucun ne l’intéressait.
Tous les matins, elle allait au marché et passait devant la maison du prince sans savoir qui l’occupait. Cependant, à chaque passage, elle entendait des bruits bizarres qui venaient de l’intérieur du palais et qui l’intriguaient chaque jour davantage...
Un soir, poussée par la curiosité, la jeune fille décida d’aller voir ce qui se passait dans cette maison en rentrant du marché. Elle déposa son panier près du portail et entra. Elle se trouva bientôt dans un labyrinthe si compliqué qu’elle ne parvint pas à atteindre le lieu d’où venait le bruit. Elle rebroussa chemin pour ne pas se mettre en retard.
Le lendemain, au retour du marché, elle tenta une deuxième fois d’aller jusqu’à la source du bruit qui suscitait sa curiosité. Mais ce fut encore en vain.
Le troisième jour, elle n’alla même pas au marché. Bien décidée d’atteindre son but ce jour-là, elle déposa son panier d’akassa* au pied du portail et rentra dans le labyrinthe. Elle marcha, marcha, marcha un long moment sans se décourager.
Tout à coup, elle arriva devant la salle d’où venait ce bruit qui aiguisait sa curiosité depuis si longtemps. Sans faire le moindre bruit, elle poussa la porte et... que vit-elle? Un jeune homme dont la beauté extraordinaire l’immobilisa.
Ayant senti une présence non loin de lui, le prince se retourna et fut émerveillé, lui aussi, par la beauté de Sika. Mais hélas! il dut lui demander de s’éloigner. Comme elle ne bougeait pas, il ajouta :
" Le Fa* m’a interdit de voir toute femme depuis que j’ai atteint l’âge de cinq ans".
Médusée par le spectacle qu’elle avait sous les yeux, la jeune fille ne bougeait toujours pas. Et soudain, le beau prince s’effondra inanimé. Sika prit peur et détala aussi vite qu’elle put.
Le lendemain matin, le valet qui lui apportait à manger constata la mort du prince et courut chez le roi annoncer l’affreuse nouvelle. Le roi informa la reine et tous deux fondirent en larmes.
Revenu de son émotion première, le roi fit appeler le devin. Informé de la situation, celui-ci annonça que tout espoir n’était peut-être pas perdu. D’abord, il demanda la convocation de l’assemblée du peuple. Puis il fit creuser une fosse au milieu de la place publique et la fit remplir de tout ce qu’il fallait pour faire du feu. Tout cela fut fait promptement.
Comme d’habitude, tout le monde était au rendez-vous. Alors, le devin fit allumer le feu et réclama le corps du prince qu’il fit jeter dans les flammes. Puis il invita le couple royal à rejoindre leur fils bienaimé dans le brasier. Le roi et la reine refusèrent catégoriquement en ajoutant qu’ils préféraient vivre pour faire d’autres enfants.
Alors, à la surprise générale, une jeune fille se détacha de la foule et se dirigea vers la fosse embrasée en chantant. C’était Sika et son chant disait:
Honte, honte, honte,
C’est une honte !
Avez-vous vu ?
C’est une honte !
Le père qui a cherché les feuilles la nuit ne s’est pas jeté dans le trou.
La mère qui a préparé la tisane la nuit ne s’est pas jetée dans le trou.
Honte, honte, honte...»
A ce moment, comme elle était arrivée au bord de la fosse, elle se précipita dans le feu. Un silence de mort plana sur toute la foule jusqu’à ce que tout fut consumé. Alors, dans le recueillement général, le devin s’approcha de la fosse et, d’un geste majestueux, aspergea les cendres d’un liquide magique.
Et, brusquement, dans un tourbillon extraordinaire, tout le monde vit apparaître au bord de la fosse Sika et le prince plus rayonnants de beauté que jamais personne n’aurait pu les imaginer...
* Les vodouns : les dieux, les fétiches dans la religion animiste du Bénin.
* Le Fâ : l’oracle
* L’akassa : la pâte de maïs