Fongbebenin

Quelques contes du Bénin

La témérité récompensée

Mon conte roule, roule, et vient s’arrêter au royaume d’un puissant roi dont la méchanceté était si grande que tous ses sujets le haïssaient. Le seul nom de Djehossou faisait trembler jusqu’aux rois voisins. Pourtant, comme la coutume lui imposait de prendre épouse, il parvint à convaincre l’un de ces souverains de lui donner sa fille en mariage.

Mais ce mariage n’adoucit en rien son caractère. Pas un jour ne s’écoulait sans que la jeune princesse, devenue reine, ne fût battue jusqu’au sang. Nul n’osait intervenir en sa faveur, pas même son père, pourtant roi lui aussi. Tant la cruauté de Djehossou inspirait la peur, personne ne se risquait plus à lui rendre visite.

Cependant, le cœur d’une mère ne renonce pas. Un jour, la mère de la reine décida de venir voir sa fille. Hélas, celle-ci était absente lorsqu’elle arriva, et la rencontre n’eut pas lieu. Djehossou, furieux de cette visite imprévue, se jeta sur sa belle-mère et lui trancha la tête.

Il enferma la tête dans un canari couvert, qu’il dissimula soigneusement dans sa chambre, tandis que le corps fut enterré en secret, loin de sa demeure. Ainsi croyait-il effacer toute trace de son crime. Mais c’était compter sans ses propres enfants qui, cachés derrière un buisson, avaient vu toute l’horrible scène.

À son retour, la reine apprit en secret, par ses enfants épouvantés, le sort réservé à sa malheureuse mère. Hélas, il était trop tard pour la sauver. Mais après cet abominable forfait, elle se jura de faire payer très cher à son mari la mort de celle qui lui avait donné la vie.

Elle n’en laissa pourtant rien paraître. Elle étouffa son émotion et attendit, patiemment, l’heure propice.

Un jour où le roi Djehossou se trouvait d’excellente humeur, la reine jugea le moment venu et lui adressa ces paroles :

« Dada-Segbo, je te vois joyeux aujourd’hui, et j’ai envie de te proposer un défi. »

Le roi, surpris, ricana longuement avant de répondre :

« Depuis quand l’eau devient-elle feu ? »

Mais la reine poursuivit sans se laisser démonter :

« Voici ce que je te propose : voyons lequel de nous deux supportera le mieux deux litres de sodabi sans s’enivrer. »

Djehossou éclata de rire. Les larmes lui en venaient aux yeux tant l’idée lui paraissait absurde.

« Toi, ma femme, te mesurer à moi ? Et sur le terrain du sodabi ? Soit ! Nous allons voir cela. »

Le défi fut accepté, et ils convinrent qu’ils seraient seuls témoins de cette épreuve singulière.

Le jour venu, la reine avait tout préparé. Deux bouteilles contenaient du sodabi, tandis que deux autres n’étaient remplies que d’eau. Une fois ce piège disposé, il ne lui restait plus qu’à conduire l’épreuve avec assez d’adresse pour que le roi ne se doute de rien.

Lorsqu’il entra, elle s’avança vers lui avec calme et lui dit :

« Ô puissant roi, daigne prendre tes bouteilles, et mettons-nous à l’épreuve. »

La rusée souveraine avait disposé les flacons de telle sorte que Djehossou saisît précisément ceux qui étaient pleins de sodabi.

Sûr de sa force, le roi s’empara de ses bouteilles et se mit à boire avec avidité. Un quart de la première avait déjà disparu lorsque la reine, voyant que son stratagème suivait son cours, commença à boire à son tour. Mais elle, en réalité, avala d’un seul trait la moitié de sa première bouteille d’eau, sans la moindre difficulté.

Piqué dans son orgueil en constatant que sa femme semblait avoir bu deux fois plus que lui, Djehossou vida d’un seul coup le reste de sa bouteille. La reine fit de même avec la sienne.

Puis ils entamèrent chacun le second flacon. Mais peu à peu, l’alcool troubla l’esprit du roi. Bientôt, il glissa de son siège et sombra dans un profond sommeil, sans avoir découvert la ruse de son épouse.

C’était précisément ce qu’elle attendait. Sans perdre un instant, elle saisit le couteau qu’elle avait préparé, trancha à son tour la tête du roi sanguinaire, cet époux monstrueux qu’elle avait si longtemps subi, puis la déposa dans un panier.

Ensuite, elle rassembla tout ce qu’elle pouvait emporter et prit la route de son village natal avec ses enfants. Dans sa main droite, elle portait le panier contenant la tête de sa mère, assassinée par son cruel mari ; dans sa main gauche, celui où reposait la tête de ce mari qu’elle venait de tuer pour venger celle qu’elle n’avait pas même eu le temps de revoir. Ses enfants, derrière elle, portaient le reste.

Ainsi s’avança tout le groupe, d’un pas cadencé, soutenu par une chanson guerrière. Et la chanson disait :

« Mon mari a coupé la tête de ma mère ;

Il l’a mise dans un canari, canari ! canari !

Moi aussi, j’ai coupé la tête de mon mari

Et je l’ai mise dans un panier, panier ! panier !

Oh, ma mère ! Oh, mon mari !

Que je suis malheureuse !... »

D’abord saisis de stupeur devant cet étrange cortège, les gens regardèrent passer la troupe en silence. Puis certains prêtèrent attention aux paroles du chant. Comprenant alors ce qui s’était produit, tous se mirent à applaudir cette femme courageuse qui venait de les délivrer de Djehossou, le roi barbare.

Elle fut portée en triomphe jusqu’au palais de son père, où elle reçut en récompense la moitié de ses biens. Elle s’installa ensuite avec ses enfants dans son village natal, et tous y vécurent heureux jusqu’à la fin de leurs jours.


* Le sodabi est un alcool fabriqué par les paysans béninois.