Introduction Générale
PARTIE I — ORIGINES ET HISTOIRE
1. Le cadre géographique : le sud-est du Bénin
2. Les origines : entre Adja et Yoruba
3. La fondation du royaume de Xogbonu (Hogbonou)
4. Tè-Agbanlin et la question de la chronologie
5. L'expansion du royaume et les relations avec Abomey
6. Le royaume face à la traite négrière
7. La colonisation française et la fin du royaume
PARTIE II — LANGUE ET IDENTITÉ LINGUISTIQUE
8. Le gun-gbe : place dans la famille linguistique gbe
9. Aires géographiques du gun-gbe
10. Statut démolinguistique
11. Contacts de langues et plurilinguisme
12. Mise par écrit : Bible, alphabet et alphabétisation
PARTIE III — SOCIÉTÉ ET ORGANISATION SOCIALE
13. Structure lignagère et organisation de la concession
14. Chefferie, royauté et pouvoir
15. Les Agasuvitó : princes et hiérarchie
16. Place des femmes dans la société gun
17. Rapport à l'étranger : Yoruba, Fon, Brésiliens
PARTIE IV — RELIGION ET PRATIQUES RITUELLES
18. Le vodoun chez les Gun
19. Le Zangbeto : origine, rôle et organisation
20. Le culte Egungun
21. Forêts sacrées et espace rituel
22. Christianisme et Islam : pénétration et coexistence
PARTIE V — CULTURE MATÉRIELLE ET PATRIMOINE
23. Architecture et habitat traditionnel
24. Artisanat : poterie, textile, sculpture
25. Cuisine et gastronomie
26. Musique, danse et littérature orale
27. Le patrimoine brésilien à Porto-Novo
PARTIE VI — SITUATION CONTEMPORAINE
28. Les Gun dans le Bénin actuel
29. Porto-Novo : capitale politique, identité gun
30. Questions d'identité et de reconnaissance
Conclusion
Ressources et bibliographie commentée
Introduction Générale
Le peuple Gun — aussi écrit Goun, ou désigné par les termes Xogbonuto ou Ayinonvi — constitue l'un des groupes ethniques les plus anciennement documentés du sud du Bénin. Installés principalement dans la région de Porto-Novo et dans les départements de l'Ouémé et du Plateau, les Gun forment aujourd'hui l'un des deux groupes majoritaires de la capitale administrative du Bénin, aux côtés des Yoruba.
Leur identité est le produit d'une histoire complexe : issus d'une branche de la famille adja-fon, ils se sont constitués en entité distincte à travers la fondation et le développement du royaume de Xogbonu (Hogbonou), dont l'histoire s'étend sur plusieurs siècles. Ce royaume, dont Porto-Novo est l'héritière directe, fut à la fois un centre politique, un carrefour commercial et un foyer culturel d'une richesse considérable.
Ce document a pour ambition de présenter, de façon aussi documentée et honnête que possible, les différentes facettes de ce peuple : ses origines et son histoire politique, sa langue, son organisation sociale, ses pratiques religieuses, son patrimoine culturel et sa situation contemporaine.
Avertissement méthodologique : Les sources sur les Gun sont inégalement distribuées. La période précoloniale repose essentiellement sur la tradition orale, confirmée ou nuancée par les travaux des historiens — notamment les thèses universitaires de Michel D.K. Videgla (Université Paris 1, 1999) et la chronologie établie par Yves Person (Cahiers d'études africaines, 1975). La période coloniale bénéficie de sources écrites plus abondantes. Les données démographiques précises varient selon les sources ; nous les signalons au moment de leur utilisation.
Il faut également noter que les appellations varient : « Gun », « Goun », « Ogu », « Egun » désignent, selon les contextes et les langues de référence, le même ensemble humain. Nous utilisons principalement la forme « Gun » dans ce document, en indiquant les variantes quand cela est pertinent.
PARTIE I — ORIGINES ET HISTOIRE
1. Le cadre géographique : le sud-est du Bénin
Le territoire historique et contemporain des Gun occupe le sud-est du Bénin, dans une zone délimitée au nord par le plateau d'Abomey, à l'est par le Nigeria, au sud par la lagune et les rivages côtiers, et à l'ouest par les zones d'influence fon. Ce territoire correspond aujourd'hui aux départements de l'Ouémé et du Plateau, ainsi qu'à une partie du Littoral (Cotonou).
Porto-Novo, capitale administrative du Bénin depuis l'indépendance (1960), est le cœur historique et démographique du monde gun. La ville est construite à proximité d'un plan d'eau lagunaire qui communique avec la côte, ce qui explique en partie son importance commerciale dans les siècles passés. Le climat y est subéquatorial, avec deux saisons de pluies et une végétation de transition entre forêt dense et savane arborée.
La position frontalière avec le Nigeria est un fait majeur de la géographie gun : elle a déterminé des flux migratoires constants dans les deux sens, et explique la présence significative de locuteurs du gun-gbe dans l'état nigérian d'Ogun et à Lagos.
2. Les origines : entre Adja et Yoruba
L'origine des Gun est un sujet sur lequel les sources présentent des convergences importantes, même si des points restent débattus. Le consensus académique situe les Gun dans la famille linguistique et culturelle adja-gbe, dont le berceau traditionnel est Tado, une localité aujourd'hui située entre le Togo et le Bénin, dans la région du Mono.
Les traditions orales gun rattachent leur peuple à la lignée des Agasuvitó, descendants du roi mythique Agasou d'Allada. Cette affiliation est partagée avec les Fon d'Abomey et les Adja du Togo, ce qui en fait des peuples cousins au sens généalogique et culturel.
Sur la question des origines adja : les traditions orales font remonter les ancêtres des Gun à Tado, via Allada. Cette tradition est cohérente avec ce que l'on sait de la dispersion des peuples gbe à partir du XVIIe siècle, sous l'effet des guerres et des recompositions politiques. Plusieurs historiens — dont Amélie Degbelo et Elisée Soumonni — ont analysé ces traditions dans le cadre plus large de l'histoire du golfe de Guinée.
L'élément yoruba est également constitutif de l'identité gun. Avant la fondation du royaume de Xogbonu, des Yoruba étaient installés dans la région. Le peuplement gun résulte pour partie d'une superposition et d'une fusion entre les migrants adja-fon et ces populations yoruba antérieures. Plusieurs caractéristiques culturelles gun — notamment dans le domaine religieux — portent la trace de cette double origine.
Il faut être prudent sur les dates : les traditions orales sont souvent imprécises ou contradictoires sur les chronologies. La fondation du royaume de Xogbonu est généralement située entre 1725 et 1735 par les travaux les plus rigoureux (notamment Person, 1975), mais d'autres sources populaires la placent plus tôt, au XVIIe siècle, sans que cela soit solidement étayé.
3. La fondation du royaume de Xogbonu (Hogbonou)
Le royaume de Xogbonu — dont le nom signifie littéralement « entrée de la grande maison » en langue gun — est la structure politique centrale de l'histoire gun. Il deviendra sous influence portugaise « Porto-Novo » (Nouveau Porto), nom qui lui resta.
Sa fondation est attribuée à Tè-Agbanlin, prince issu de la lignée royale d'Allada. La tradition rapporte deux versions de son installation sur les terres qui deviendront son royaume. La première version, la plus connue, évoque une ruse : le chef local lui aurait proposé d'occuper autant de terrain qu'une peau d'antilope (agbanlin en gungbe) pouvait en couvrir. Tè-Agbanlin aurait découpé la peau en fines lanières pour délimiter un vaste domaine. Cette fondation par la ruse est un motif narratif fréquent dans les traditions royales africaines.
La seconde version, plus brutale, relate qu'il aurait tué le chef local et planté un palmier à huile sur sa dépouille pour marquer sa prise de possession du territoire.
Note : Ces deux traditions ne s'excluent pas nécessairement ; elles peuvent représenter deux registres — symbolique et politique — d'un même événement fondateur, ou deux traditions concurrentes issues de groupes différents.
Tè-Agbanlin inaugure une dynastie qui comptera dix-neuf rois jusqu'à la fin de la période précoloniale. Le pouvoir circule entre cinq lignages issus de cinq fils du fondateur, selon un système de succession complexe, documenté par Yves Person dans sa chronologie de 1975.
4. Tè-Agbanlin et la question de la chronologie
La chronologie précise du règne de Tè-Agbanlin est un point de débat historiographique sérieux. Selon Yves Person, dont les travaux restent une référence, la fondation du royaume doit être située entre 1725 et 1735 — et non au XVIIe siècle comme certaines sources locales le suggèrent. Person fonde cette datation sur une analyse critique des listes de rois et des durées de règne.
Wikipédia en français (article Tè-Agbanlin, consulté 2025) le situe « au XVIIIe siècle », conformément à la datation de Person. D'autres sources populaires avancent des dates autour de 1600-1620, mais sans fondement documentaire solide.
Fait établi : Tè-Agbanlin est le fondateur reconnu du royaume de Xogbonu. Hypothèse la mieux étayée : sa fondation date du début du XVIIIe siècle (1725-1735). Incertitude : les dates précises de son règne ne peuvent être établies avec certitude à partir des seules traditions orales.
Un fait remarquable dans la tradition gun concerne la légitimation du pouvoir royal par des objets volés à la lignée parentale. Tè-Agbanlin aurait emporté avec lui, quittant Allada, des objets rituels appartenant à la royauté, geste symbolisant à la fois la rupture et la continuité dynastique. Ce motif se retrouve également dans les traditions du royaume d'Abomey, fondé par son frère Aho Dako-Donu.
5. L'expansion du royaume et les relations avec Abomey
Le royaume de Xogbonu se développe au XVIIIe siècle comme un centre commercial et politique important. Sa position géographique, à la confluence de routes terrestres et lagunaires, en fait un lieu d'échanges entre les peuples de l'intérieur et les commerçants côtiers.
Les relations avec le royaume du Danxomè (Abomey), dirigé par les Fon, sont une constante de l'histoire gun — et une constante difficile. Le Danxomè est une puissance expansionniste qui menace régulièrement l'indépendance de Xogbonu. Plusieurs attaques fon sont documentées, poussant une partie de la population gun à fuir vers le Nigeria (Badagry notamment), où leur présence est historiquement attestée.
Ces relations conflictuelles avec Abomey ont des conséquences durables : elles expliquent en partie l'orientation du royaume de Porto-Novo vers une alliance avec la France, à partir du XIXe siècle, comme contrepoids à la pression fon.
Le royaume dispose d'une armée, d'une administration et d'une hiérarchie sociale complexes. La documentation sur son organisation interne s'améliore à partir du XIXe siècle, quand arrivent les premiers Brésiliens — esclaves rapatriés — qui introduisent une culture écrite dans la ville.
6. Le royaume face à la traite négrière
Porto-Novo et son royaume ont joué un rôle dans la traite négrière transatlantique, aux XVIIIe et XIXe siècles. La ville faisait partie du triangle commercial Abomey-Ouidah-Porto-Novo, l'une des zones les plus actives de la côte des Esclaves.
Ce rôle est documenté et reconnu. Le royaume de Xogbonu, comme d'autres royaumes côtiers d'Afrique de l'Ouest, était à la fois acteur (fournisseur d'esclaves vers les navires européens) et victime (ses populations pouvaient elles-mêmes être capturées et vendues, notamment lors des raids fon).
La composition actuelle de la société gun porte la trace de cette période : elle comprend une minorité d'esclaves affranchis de retour d'Amérique (les « Brésiliens ») et d'esclaves locaux assimilés au cours des siècles. Ces groupes ont été intégrés à des degrés divers dans la société gun, tout en conservant parfois des identités propres.
Il faut signaler que l'historiographie de la traite négrière à Porto-Novo est complexe et encore en cours de constitution. Des travaux comme ceux de Hélène Desmet-Grégoire ou d'Élisée Soumonni ont contribué à préciser les mécanismes locaux de cette participation.
7. La colonisation française et la fin du royaume
Au XIXe siècle, le roi Toffa (règne documenté dans la seconde moitié du XIXe siècle) opère un rapprochement stratégique avec la France, en partie pour contrer la menace fon. Porto-Novo devient un protectorat français en 1883. Ce choix diplomatique permet au royaume de survivre formellement, mais au prix d'une perte progressive de souveraineté.
La conquête française d'Abomey en 1894 et la défaite du roi Béhanzin mettent fin à la menace fon directe, mais le cadre colonial est désormais pleinement établi. Les structures royales gun survivent sous forme symbolique et cérémonielle, mais le pouvoir politique effectif passe aux mains de l'administration coloniale.
Porto-Novo devient le centre administratif du Dahomey français, statut qu'elle conservera jusqu'à l'indépendance en 1960. Ce rôle de capitale administrative lui confère une importance particulière dans la société coloniale, favorisant l'accès à l'éducation française et la formation d'une élite gun lettrée.
PARTIE II — LANGUE ET IDENTITÉ LINGUISTIQUE
8. Le gun-gbe : place dans la famille linguistique gbe
La langue des Gun est le gun-gbe (ou goun-gbe, ou gungbè selon les transcriptions). Il s'agit d'une langue tonale appartenant à la famille des langues gbe, elles-mêmes incluses dans le groupe kwa des langues Niger-Congo.
Les langues gbe forment un continuum dialectal qui inclut notamment le fon-gbe (parlé par les Fon d'Abomey), l'adja-gbe (Togo, sud-ouest du Bénin), l'ewe (Togo, Ghana), le gen-gbe (Togo, Bénin), et plusieurs autres variantes. Le gun-gbe est considéré comme proche du fon-gbe, tout en présentant des caractéristiques qui le distinguent clairement.
Le Ministère de la Culture français, dans sa fiche consacrée au gun-gbe, le décrit comme présentant des convergences avec les langues des groupes Gen, Ewe, Toffin, Tori, Wémé, ainsi qu'avec le yoruba. Ces convergences sont le produit de siècles de contact et de cohabitation entre ces groupes dans le sud du Bénin.
La structure grammaticale du gun-gbe est de type SVO (sujet-verbe-objet), avec un système de tons lexicaux — comme toutes les langues gbe — où la hauteur de la voix est phonémiquement distincte. La morphologie est essentiellement analytique : peu de flexions, mais de nombreuses particules grammaticales.
9. Aires géographiques du gun-gbe
Le gun-gbe est parlé dans le sud du Bénin, principalement dans les zones suivantes : Porto-Novo (son foyer historique), Sèmè-Kpodji, Bonou, Adjarra, Avrankou, Dangbo, Akpro-Missérété, ainsi que dans les parties gun de Cotonou. Le Ministère de la Culture confirme cette répartition géographique.
Au Nigeria, le gun-gbe est parlé par une minorité dans le sud-ouest, à proximité de la frontière béninoise — notamment à Badagry (État de Lagos) et dans l'État d'Ogun. La présence gun au Nigeria est le résultat de migrations historiques, en grande partie liées aux pressions militaires du Danxomè.
Le chercheur Charles Ligan (UAC, Bénin) a cartographié et analysé la répartition des locuteurs du gungbè dans les deux pays, en identifiant les facteurs d'expansion de la langue — urbanisation, migrations économiques, mariages mixtes.
10. Statut démolinguistique
Le gun-gbe est la deuxième langue la plus parlée au Bénin, après le fon-gbe. Ce statut est confirmé par le Ministère de la Culture français et par des données linguistiques publiées.
Les estimations du nombre de locuteurs varient selon les sources et les périodes. Une source locale estime à environ 1 985 000 le nombre de personnes qui utilisent fréquemment le gun-gbe comme moyen de communication au Bénin, soit approximativement 19 % de la population totale. Selon l'étude du Dr Ligan (UAC), les locuteurs strictement recensés dans les départements de l'Ouémé et du Plateau atteignaient 391 762 personnes lors du recensement de 2002 — soit 5,78 % de la population —, mais l'auteur lui-même note que ce chiffre est probablement sous-estimé.
Note sur les données : Ces estimations varient selon qu'on compte les locuteurs natifs, les locuteurs réguliers ou les personnes capables de communiquer dans la langue. Les chiffres doivent être interprétés avec cette réserve.
L'anglais de Wikipédia en langue anglaise (article Ogu people) mentionne une population globale d'environ 811 000 personnes pour l'ensemble du groupe gun (Bénin et Nigeria), mais sans préciser la date ni la méthode de ce comptage. Ces chiffres divergent significativement des données béninoises seules, ce qui est cohérent si on inclut la diaspora nigériane.
11. Contacts de langues et plurilinguisme
Les Gun sont massivement plurilingues. Outre le gun-gbe, langue maternelle, beaucoup parlent le français (langue officielle du Bénin), le yoruba (langue de proximité et de commerce à Porto-Novo), et parfois l'anglais — héritage de la période coloniale britannique qui a marqué le Nigeria voisin et les communautés gun installées dans cette zone.
Cette situation de plurilinguisme est ancienne. Les commerçants gun du XIXe siècle opéraient dans un environnement multilingue comprenant le fon, le yoruba, le français et le portugais. La bourgeoisie porto-novienne issue des familles brésiliennes maîtrisait souvent le portugais en plus du gun.
Le gun-gbe a également absorbé des emprunts lexicaux au français, à l'anglais et au yoruba, notamment pour les réalités modernes qui n'ont pas de terme gun traditionnel — Internet, télécommunications, produits industriels. Ce phénomène est documenté et commun à toutes les langues gbe.
12. Mise par écrit : Bible, alphabet et alphabétisation
L'élaboration d'un alphabet gun est le résultat d'un travail mené par des missionnaires protestants et des lettrés gun au XIXe siècle. Des missionnaires anglophones, opérant depuis le Nigeria (alors sous domination britannique), ont été les principaux artisans de cette transcription.
La Bible a été traduite et publiée en gun-gbe — ce qui en fait la première langue béninoise à avoir bénéficié d'une traduction biblique complète. Selon Wikipédia (article Goun), cette traduction aurait été publiée vers 1900. Le Ministère de la Culture confirme que le gun-gbe fut la première langue béninoise à faire l'objet d'une transcription alphabétique formalisée.
Au Bénin, l'alphabétisation en gun-gbe a été soutenue par l'INALA (Institut national de l'Alphabétisation et de la Linguistique Appliquée, anciennement CENALA), la Direction nationale de l'Alphabétisation, et des ONG. Des lexiques et des documents d'alphabétisation existent, mais leur diffusion reste limitée. L'essentiel de la production textuelle en gun-gbe demeure d'origine religieuse (Bibles, cantiques).
Une nouvelle orthographe a été adoptée pour la traduction biblique de 1923, puis révisée, ce qui a créé une coexistence de systèmes orthographiques différents entre le Bénin et le Nigeria — situation encore partiellement non résolue.
PARTIE III — SOCIÉTÉ ET ORGANISATION SOCIALE
13. Structure lignagère et organisation de la concession
La société gun est organisée autour du lignage (clan patrilinéaire) comme unité sociale fondamentale. Chaque lignage partage une origine ancestrale commune, un nom, des divinités protectrices (les vodoun lignagers, appelés hennuvodun) et souvent une concession familiale — grande maison collective où vivent plusieurs générations.
La concession (en français local) est l'unité d'habitat caractéristique de Porto-Novo. Cet agencement de l'espace domestique est déterminé par les liens de parenté de ses occupants. Le noyau ancien de Porto-Novo est largement structuré par ce système de concessions familiales, dont certaines remontent à plusieurs siècles.
Les Gun sont organisés en « puissants lignages, dirigés par les principaux chefs de famille », selon la formulation d'une source des éditions de la Sorbonne consacrée au patrimoine de Porto-Novo. Ces chefs de famille (ou chefs de lignage) jouent un rôle de régulation sociale, de médiation des conflits et de maintien des pratiques rituelles.
14. Chefferie, royauté et pouvoir
Le royaume de Xogbonu était une monarchie. Le roi (appelé Possinon ou Toffa selon les périodes) régnait sur un territoire et une population structurés hiérarchiquement. Sa légitimité reposait sur la généalogie dynastique, la possession d'objets rituels et l'investiture par les ancêtres.
La société royale gun comprenait plusieurs strates : les grands dignitaires du régime, les princes (Agasuvitó) qui participaient à la direction du royaume, les citoyens hommes libres — que personne, y compris le roi, ne pouvait réduire en esclavage selon la tradition — et enfin les esclaves d'origines étrangères.
Aujourd'hui, la royauté gun subsiste sous une forme cérémonielle et symbolique. Le roi est une figure de prestige, gardien de la tradition, mais sans pouvoir politique légal dans le cadre de l'État béninois. Le palais Honmè, situé dans le quartier Avassa de Porto-Novo, reste le symbole du royaume. Il abrite le « Xogbonu » du fondateur Tè-Agbanlin.
15. Les Agasuvitó : princes et hiérarchie
Les Agasuvitó (singulier : Agasuvitó) sont les descendants des fils de Tè-Agbanlin. Le pouvoir royal circulait entre cinq lignées princières issues de ces fils, selon un système complexe que Person a analysé comme une « succession en Z » : le pouvoir épuisait tous les candidats d'une génération avant de passer à la suivante, ce qui donnait lieu à des alternances entre plusieurs lignées.
Ce système de succession a pu produire des rivalités et des conflits internes au cours de l'histoire du royaume. Il a également maintenu une diversité de groupes princiers actifs dans la vie politique gun, évitant la concentration excessive du pouvoir dans une seule branche familiale.
Dans la société contemporaine, les familles se réclamant de la descendance Agasuvitó conservent un prestige social particulier, même si ce prestige ne se traduit plus en termes de pouvoir institutionnel.
16. Place des femmes dans la société gun
La documentation disponible sur la place des femmes dans la société gun traditionnelle est plus limitée que sur d'autres aspects. Les sources consultées permettent d'identifier quelques éléments.
Dans le cadre du vodoun gun, les femmes peuvent être initiées et devenir prêtresses (ahosi) de certaines divinités. Dans le domaine commercial — historiquement important à Porto-Novo —, les femmes ont joué un rôle significatif : le marché traditionnel de Porto-Novo a longtemps été un espace féminin majeur.
Sur la question de l'égalité des genres et de l'évolution des rôles dans la société gun contemporaine, je ne dispose pas de sources académiques suffisantes pour aller au-delà de ces constats généraux. Ce domaine mériterait une recherche spécifique.
17. Rapport à l'étranger : Yoruba, Fon, Brésiliens
Porto-Novo est historiquement une ville de mélange. Les Gun y cohabitent avec les Yoruba (l'autre groupe majoritaire, généralement de religion musulmane) depuis plusieurs siècles. Cette cohabitation a produit des échanges culturels profonds, notamment dans le domaine religieux et commercial.
Les Fon, voisins et rivaux historiques, ont une présence à Porto-Novo, mais les relations restent marquées par la mémoire des conflits du XVIIIe et XIXe siècles.
Les « Brésiliens » — terme désignant les esclaves affranchis revenus d'Amérique latine, principalement du Brésil, à partir des années 1820-1830 — ont constitué un groupe social particulièrement influent à Porto-Novo. Ils ont introduit une culture écrite, une architecture spécifique (le style brésilien visible dans certains bâtiments de la ville), et des pratiques religieuses syncrétiques. La mosquée de Porto-Novo, réplique d'une église de Salvador do Bahia, est l'exemple le plus cité de cet héritage architectural.
Ces Brésiliens n'étaient pas tous d'origine gun : beaucoup venaient d'autres groupes ethniques. Mais leur intégration à la société gun de Porto-Novo en a fait une composante identitaire de la ville.
PARTIE IV — RELIGION ET PRATIQUES RITUELLES
18. Le vodoun chez les Gun
Le terme « vodoun » (écrit vodun en gun, et vaudou pour la forme diasporique haïtienne et caribéenne) désigne la religion traditionnelle des peuples gbe du golfe de Guinée. C'est un fait important : « vodoun » est le mot gun, tandis que « vodoun » avec ou sans accent représente la forme adoptée dans les usages internationaux.
Le vodoun gun est une religion organisée autour de la croyance en un dieu créateur (Mawu dans plusieurs langues gbe) assisté par de nombreuses divinités intermédiaires — les vodoun eux-mêmes — qui font l'interface entre le monde des vivants et celui des ancêtres et des forces naturelles. Ces divinités peuvent être associées à des phénomènes naturels (foudre, eau, mer), à des fonctions sociales (guerre, richesse, médecine) ou à des ancêtres divinisés.
Le culte vodoun gun partage de nombreuses caractéristiques avec le vodoun fon et les cultes orisha yoruba, ce qui traduit les siècles de cohabitation et d'influence mutuelle entre ces groupes. La distinction analytique entre vodoun et orisha est parfois floue en pratique à Porto-Novo, où les deux traditions se mêlent.
Précision terminologique : Le terme « vaudou » (avec la graphie popularisée par Haïti et le cinéma occidental) est souvent chargé de représentations erronées ou fantaisistes. Le vodoun béninois est une religion structurée, avec un clergé, des lieux de culte et des rituels précis et une cosmologie élaborée. Les représentations hollywoodiennes n'ont pas de rapport avec cette réalité.
À Porto-Novo, le vodoun connaît un regain d'intérêt documenté depuis la fin du régime marxiste-léniniste (1989-1990), qui avait tenté de le marginaliser. Des initiations, des cérémonies publiques et des restaurations de temples sont régulièrement signalées.
19. Le Zangbeto : origine, rôle et organisation
Le Zangbeto est l'institution rituelle la plus caractéristique de la culture gun. Son nom signifie « chasseurs (gbeto) de la nuit (zan) ». Fondé, selon la tradition, par Tè-Agbanlin lui-même au moment de la création du royaume, le Zangbeto remplissait à l'origine une fonction de police nocturne : assurer la sécurité des habitants et du roi pendant la nuit.
Les Zangbeto se manifestent sous la forme de grands cônes de raphia coloré — le masque — animés par des initiés. Leur apparition est accompagnée de chants, de danses et de démonstrations rituelles présentées comme des manifestations du sacré. Les non-initiés ne doivent pas voir ce qui se passe à l'intérieur du masque.
Du point de vue organisationnel, Porto-Novo est aujourd'hui couverte par un réseau extrêmement dense de sièges de Zangbeto. Le chercheur Jean Rieucau (Cafés Géo, 2020) recensait 229 sièges locaux de Zangbeto dans la ville, organisés selon un maillage territorial précis couvrant ses 84 quartiers et 5 arrondissements. Le siège mondial des Zangbeto est situé à Porto-Novo.
Le Zangbeto intervient lorsqu'une personne se livre à une action contraire aux intérêts de la communauté. Il joue ainsi un rôle de régulation sociale qui dépasse la simple fonction sécuritaire originelle, agissant comme une forme de justice coutumière.
Aujourd'hui, le Zangbeto est également une institution touristique : ses apparitions lors des cérémonies attirent des visiteurs. Cette dimension spectaculaire ne doit pas faire oublier sa profondeur religieuse et sociale pour les Gun.
20. Le culte Egungun
Le culte Egungun (ou Egoun-goun) est un culte des ancêtres d'origine yoruba, largement pratiqué à Porto-Novo du fait de la présence yoruba dans la ville. Il est également présent chez les Gun, qui l'ont adopté et adapté au fil des siècles de cohabitation.
Les masques Egungun représentent les esprits des ancêtres qui reviennent temporairement dans le monde des vivants. Le revenant — l'initié portant le masque — est considéré comme une incarnation de l'ancêtre, et ne doit pas être touché par les non-initiés. Un guide-initié tenant un bâton sacré l'accompagne pour maintenir la distance avec le public.
Les masques Egungun ont été inscrits au patrimoine culturel mondial de l'UNESCO, ce qui leur confère une reconnaissance internationale. Le Bénin et le Nigeria partagent cet héritage.
À Porto-Novo, les associations d'Egungun ont une existence institutionnelle reconnue, mais non sans tensions internes : une information de 2021 (Benin Web TV) signale des conflits entre associations concurrentes sur la question de la légitimité et du leadership, ce qui indique la vivacité et les enjeux actuels de cette institution.
21. Forêts sacrées et espace rituel
Le paysage rituel gun est également marqué par la présence de forêts sacrées dans la zone périurbaine de Porto-Novo. Ces espaces végétaux, associés à des divinités ou à des ancêtres, constituent des lieux de culte protégés par des interdits. Ils ont aussi une fonction écologique, préservant des fragments de végétation naturelle au milieu d'un espace urbanisé.
Cédric Tafuri, dans une étude publiée dans la revue Projets de paysage (DOI: 10.4000/paysage.2406), a analysé ces forêts sacrées comme un patrimoine paysager sous tension : leur valorisation culturelle coexiste avec des pressions foncières et urbanistiques importantes. Ce travail est une référence sérieuse sur le sujet.
Des arbres « cultuellisés » — terme du géographe Rieucau — sont présents dans l'espace urbain même de Porto-Novo : des arbres sacrés, associés à des vodoun ou à des ancêtres, jalonnent la ville comme des marqueurs du sacré dans le tissu ordinaire.
Le temple Abesan, première divinité vodoun de Porto-Novo selon la tradition locale, est érigé sur le lieu d'apparition légendaire d'un monstre à neuf têtes qui se serait manifesté aux premiers chasseurs yoruba occupant les terres.
22. Christianisme et Islam : pénétration et coexistence
Le Bénin est un pays de grande diversité religieuse. Selon des estimations citées par Rieucau (2020), le pays compterait environ 43 % de chrétiens, 27 % de musulmans et 18 % d'adeptes de religions traditionnelles. Ces chiffres varient selon les sources et les années de référence ; ils doivent être interprétés comme des ordres de grandeur.
Chez les Gun, le christianisme a pénétré tôt, d'abord par les missionnaires protestants anglophones venus du Nigeria (XIXe siècle), puis par les catholiques français. L'Église du Christianisme Céleste, d'origine béninoise, est particulièrement implantée dans la région de Porto-Novo.
L'islam est principalement associé aux Yoruba de Porto-Novo, mais des Gun se sont également convertis. Des salafistes sont présents à Porto-Novo, selon Rieucau, ce qui témoigne de la diversification interne de l'islam local.
La coexistence des religions est un fait observable mais ne doit pas être idéalisée. Des tensions existent, notamment entre pratiquants du vodoun et certains groupes évangéliques ou salafistes. Ces tensions sont documentées dans la presse béninoise mais n'ont pas, à ma connaissance, fait l'objet d'études académiques récentes accessibles.
PARTIE V — CULTURE MATÉRIELLE ET PATRIMOINE
23. Architecture et habitat traditionnel
L'architecture de Porto-Novo est le résultat d'une stratification historique remarquable. Le noyau ancien de la ville est constitué de concessions traditionnelles, grandes maisons collectives organisées autour d'une cour intérieure. Certaines de ces concessions remontent à plusieurs siècles et constituent un patrimoine architectural rare en Afrique de l'Ouest.
À côté de l'architecture gun traditionnelle, Porto-Novo a développé un style architectural brésilien caractéristique : bâtiments à façades ornementées, avec arcades, balcons en fer forgé et coloris vifs, importés par les anciens esclaves de retour du Brésil à partir des années 1820. La mosquée centrale de Porto-Novo, construite par la famille Sílveira, est souvent citée comme l'exemple le plus frappant : elle reproduit formellement le style d'une église de Salvador de Bahia.
Le palais Honmè, résidence historique des rois de Xogbonu, est aujourd'hui partiellement musée. Il est situé dans le quartier Avassa et constitue le symbole central du patrimoine royal gun. L'ancien palais du roi Toffa constitue également un site patrimonial important.
La ville de Porto-Novo a fait l'objet d'études architecturales et patrimoniales sérieuses, notamment dans les travaux publiés par les Éditions de la Sorbonne (Porto-Novo : patrimoine et développement), qui constituent une source de référence pour l'architecture et l'urbanisme de la ville.
24. Artisanat : poterie, textile, sculpture
Le royaume de Hogbonou était réputé pour ses artisans qualifiés. La poterie, le textile et la sculpture en bois sont les formes d'artisanat les mieux documentées dans les sources disponibles.
La poterie gun s'inscrit dans une tradition régionale de céramique à usage domestique et rituel. Les poteries servent aussi bien dans la cuisine quotidienne que dans les pratiques vodoun, où certaines formes spécifiques sont liées à des divinités particulières.
Le textile est une activité importante à Porto-Novo depuis des siècles, favorisée par les échanges commerciaux avec le Nigeria. La fabrication de tissus, notamment les pagnes colorés, est une activité économique et culturelle encore vivante.
La sculpture en bois, liée aux pratiques rituelles, produit notamment des masques (pour les cultes Egungun et Zangbeto) et des statuettes vodoun. Ces objets sont à la fois des œuvres d'art au sens européen du terme et des objets sacrés dans leur contexte d'origine.
L'akpan est un dessert traditionnel béninois originaire des Gun — fait de maïs fermenté. Il constitue un exemple de patrimoine alimentaire associé spécifiquement à ce peuple.
25. Cuisine et gastronomie
La cuisine gun s'inscrit dans le cadre plus large de la gastronomie du sud du Bénin, avec des influences yoruba et des apports brésiliens. Les produits de base sont le maïs, le manioc, le gombo, les légumineuses, et les produits de la mer et de la lagune (poissons, crevettes, crabes).
L'akpan, déjà mentionné, est une bouillie de maïs fermenté consommée froide, souvent accompagnée de yaourt local. C'est un aliment quotidien et convivial, vendu dans les rues et les marchés de Porto-Novo et de Cotonou.
Les recettes liées aux cérémonies vodoun constituent une dimension de la cuisine gun peu documentée dans les sources accessibles en ligne. Il s'agit d'un domaine qui relèverait d'une ethnographie de terrain spécifique.
L'influence brésilienne est perceptible dans certaines préparations culinaires de Porto-Novo, notamment dans l'usage de la cachaça (eau-de-vie de canne) dans certaines pratiques sociales, et dans quelques recettes héritées du Brésil par les familles retournées.
26. Musique, danse et littérature orale
La littérature orale gun est riche : contes, proverbes, chansons, devinettes et charades constituent un répertoire documenté, même si peu de ce corpus a été transcrit et publié. Le Dr Charles Ligan signale l'existence de nombreuses œuvres orales chez les locuteurs gun.
Une thèse académique de référence sur ce sujet est celle de Bienvenu Koudjo, soutenue à l'Université Paris-Est Créteil en 1989 : La chanson populaire dans les cultures Fon et Goun du Bénin : aspects sémiotiques et sociologiques (2 vol., 1278 p.). C'est un travail de grande ampleur qui reste une source de premier ordre.
Les danses rituelles liées au vodoun et au Zangbeto constituent un élément central du patrimoine immatériel gun. Ces danses ne sont pas de simples spectacles : elles sont des modalités d'expression et de communication avec les forces spirituelles.
La danse Egungun, partagée avec les Yoruba, est également présente à Porto-Novo. Son caractère d'héritage commun bénino-nigérian lui confère une dimension transnationale.
Les percussions occupent une place centrale dans les cérémonies gun. Différents types de tambours sont utilisés, chacun associé à des contextes rituels ou sociaux précis. La connaissance de ces instruments et de leurs répertoires est transmise oralement, de maître à initié.
27. Le patrimoine brésilien à Porto-Novo
L'héritage brésilien à Porto-Novo mérite un traitement spécifique tant il est visible et documenté. À partir des années 1820-1830, des esclaves affranchis — pour la plupart originaires du Bénin ou du Nigeria, mais ayant vécu plusieurs générations au Brésil — reviennent s'installer à Porto-Novo. Ils apportent avec eux une culture hybride : langue portugaise, architecture coloniale brésilienne, pratiques religieuses syncrétiques.
Ces familles — les Da Silva, Sílveira, de Souza et autres — s'insèrent dans la société porto-novienne comme un groupe d'élite. Leur maîtrise du portugais leur confère un avantage dans les relations commerciales avec les Européens. Leur architecture s'impose progressivement comme un style de prestige.
La mosquée de Porto-Novo, construite dans un style qui reproduit celui d'une église de Salvador de Bahia, est le symbole le plus souvent cité de cet héritage. Elle est devenue un élément identitaire fort de la ville.
Les pratiques religieuses des « Brésiliens » ont contribué à enrichir le syncrétisme déjà complexe de Porto-Novo, mêlant catholicisme, vodoun et références yoruba dans des configurations originales.
PARTIE VI — SITUATION CONTEMPORAINE
28. Les Gun dans le Bénin actuel
Dans la République du Bénin contemporaine, les Gun constituent l'un des groupes ethniques les plus importants du sud du pays. Le pays compte une cinquantaine de groupes ethniques, et le recensement officiel classe les Gun dans la catégorie « Fon et apparentés » — regroupement administratif qui traduit une parenté linguistique et culturelle réelle, mais qui dilue la spécificité gun dans un ensemble plus large.
Sur le plan politique, les Gun ont occupé une position notable dans l'histoire politique béninoise depuis l'indépendance. Porto-Novo étant la capitale administrative, les fonctionnaires et intellectuels gun ont eu un accès privilégié aux institutions de l'État colonial puis indépendant. Cela s'est traduit par une présence significative des Gun dans les administrations et les professions libérales.
La Conférence nationale des forces vives de 1990 — moment fondateur de la démocratie béninoise, souvent cité comme modèle de transition pacifique en Afrique — s'est tenue à Porto-Novo. Cet événement a eu des répercussions directes sur la vie politique gun, en mettant fin au régime marxiste-léniniste de Mathieu Kérékou et en ouvrant la voie au multipartisme.
29. Porto-Novo : capitale politique, identité gun
Porto-Novo est la capitale constitutionnelle et administrative du Bénin depuis 1960. Cependant, elle est régulièrement éclipsée économiquement par Cotonou, qui concentre les activités commerciales et portuaires. Cette dualité — capitale de jure, mais non première ville de facto — crée une tension dans le rapport des Gun à leur ville.
Porto-Novo est organisée en 5 arrondissements et 84 quartiers. Sa population est diverse : les Gun et les Yoruba représentent les deux tiers de la population, selon Jean Rieucau. Des Mina, des Bariba et des Peul sont également présents.
Un projet de Musée du vodoun a été évoqué pour Porto-Novo, avec pour mission de valoriser le patrimoine immatériel vodoun et de présenter ses ramifications mondiales. L'état d'avancement réel de ce projet n'est pas précisément documenté dans les sources consultées.
Le zemidjan — taxi-moto — est une invention porto-novienne des années 1970, qui s'est diffusée dans tout le Bénin et au-delà. Cet exemple illustre la capacité d'innovation pratique de la ville et de ses habitants face aux contraintes de mobilité urbaine.
30. Questions d'identité et de reconnaissance
Les Gun sont confrontés à plusieurs questions identitaires contemporaines. La première est celle de leur visibilité dans le recensement béninois, qui les regroupe avec les Fon sous l'étiquette « Fon et apparentés ». Cette classification est perçue par certains comme une minoration de la spécificité gun, même si elle reflète une réalité de parenté culturelle incontestable.
La seconde question est celle de la reconnaissance et de la transmission culturelle. La langue gun-gbe, bien que deuxième langue du Bénin, bénéficie de peu de soutien institutionnel fort. L'éducation se fait en français. Les pratiques culturelles — vodoun, Zangbeto, littérature orale — sont maintenues par les communautés elles-mêmes, mais sans investissement public significatif en termes de documentation ou de valorisation.
La troisième question est transnationale : la communauté gun du Nigeria (à Badagry, Lagos, dans l'État d'Ogun) partage une identité avec les Gun du Bénin, mais vit dans un contexte étatique différent. Les relations entre ces deux segments de la communauté gun sont peu documentées dans la littérature académique accessible.
Enfin, la question de la restitution des objets d'art béninois spoliés durant la colonisation touche aussi les Gun : la figure du Dieu Gou — objet de guerre saisi lors de la conquête française du Danxomè, exposé au Louvre — est au cœur d'un débat sur la restitution des patrimoines africains. Ce dieu Gou, associé au métal et à la guerre, est vénéré dans plusieurs quartiers de Porto-Novo, notamment à Goukomè.
Conclusion
Le peuple gun du Bénin est un groupe humain dont l'histoire, la langue et la culture présentent une cohérence et une richesse documentées — même si les sources disponibles ne sont pas toujours également fiables ou complètes.
Plusieurs faits sont bien établis : les Gun forment un groupe de langue gbe installé principalement dans le sud-est du Bénin ; ils ont fondé le royaume de Xogbonu (Porto-Novo) au XVIIIe siècle ; leur langue, le gun-gbe, est la deuxième langue du Bénin ; leurs pratiques rituelles — vodoun, Zangbeto, Egungun — constituent un patrimoine immatériel vivant ; leur ville, Porto-Novo, est un lieu de métissage historique remarquable.
Plusieurs points restent incertains ou débattus : la chronologie précise des origines et de la fondation du royaume (XVIIe ou XVIIIe siècle ?) ; les chiffres démographiques exacts selon les sources et les méthodes de comptage ; les dynamiques internes de la société gun contemporaine, peu documentées par la recherche récente.
Ce document s'est appuyé sur des sources identifiables : travaux universitaires (Yves Person, Michel D.K. Videgla, Bienvenu Koudjo, Charles Ligan), sources institutionnelles (Ministère de la Culture français, INSAE Bénin), études géographiques (Jean Rieucau), sources encyclopédiques vérifiables (Wikipédia avec ses références primaires), et publications académiques (Cahiers d'études africaines, Projets de paysage, Éditions de la Sorbonne). Les points non documentés ont été signalés comme tels.
Pour aller plus loin, une recherche de terrain et l'accès aux thèses béninoises et aux archives coloniales restent indispensables.
Ressources et bibliographie commentée
Travaux universitaires et académiques
PERSON, Yves. « Chronologie du royaume gun de Hogbonu (Porto-Novo) ». Cahiers d'études africaines, vol. 15, n° 58, 1975, pp. 217-238. [DOI: 10.3406/cea.1975.2594]
Référence fondamentale pour la chronologie royale gun. Person critique les datations trop hautes et propose une fondation au début du XVIIIe siècle. Disponible sur Persée.
VIDEGLA, Michel D.K. Un État ouest-africain : le Royaume Goun de Hogbonou (Porto-Novo) des origines à 1908. Thèse d'Histoire, Université Paris 1, 1999. 3 vol., 909 p.
Thèse de référence sur le royaume gun, non accessible en ligne mais mentionnée dans la bibliographie de Wikipédia (article Goun). Travail le plus complet sur le sujet à ce jour.
KOUDJO, Bienvenu. La chanson populaire dans les cultures Fon et Goun du Bénin : aspects sémiotiques et sociologiques. Thèse de Lettres/Études africaines, Université Paris-Est Créteil Val de Marne, 1989. 2 vol., 1278 p.
Référence académique majeure sur la littérature orale et musicale gun et fon.
LIGAN, Dossou Charles. « Peuples Gun et facteurs d'expansion du gungbè ». Publication de l'Université d'Abomey-Calavi (UAC, Bénin). [Accessible en ligne : bec.uac.bj]
Analyse linguistique et démographique des locuteurs du gun-gbe. Fournit des données de recensement (2002) et une cartographie des aires linguistiques.
TAFURI, Cédric. « Constructions territoriales et dynamiques patrimoniales dans le périurbain de Porto-Novo (Bénin). L'exemple des forêts sacrées ». Projets de paysage. Revue scientifique sur la conception et l'aménagement de l'espace, n° 21. [DOI: 10.4000/paysage.2406]
Étude de référence sur les forêts sacrées de Porto-Novo et leur situation patrimoniale et foncière.
RIEUCAU, Jean. « Le patrimoine religieux de Porto-Novo (Bénin) ». Les Cafés Géo, juillet 2020. [Accessible en ligne : cafe-geo.net]
Étude géographique sur la diversité religieuse de Porto-Novo, avec données précises sur les Zangbeto (229 sièges) et les groupes ethniques de la ville.
HOUNGNIKPO, Mathurin C. et DECALO, Samuel. Historical Dictionary of Benin. The Scarecrow Press, Lanham, 2013 (4e éd.). [ISBN 9780810871717]
Dictionnaire encyclopédique de référence sur le Bénin en anglais. Cité dans Wikipédia pour des entrées biographiques gun.
Ouvrages sur le patrimoine et l'architecture
Collectif. Porto-Novo : patrimoine et développement. Éditions de la Sorbonne. [Accessible en ligne : books.openedition.org/psorbonne]
Ouvrage collectif académique incluant un lexique précis des termes gun, une description de l'architecture et du Zangbeto, et des données sur l'organisation sociale. Source de première qualité.
MURPHY, Maureen et HOUÉNOUDÉ, Didier (dir.). Création contemporaine et patrimoine royal au Bénin : autour de la figure du Dieu Gou. Actes du colloque de Porto-Novo, 2016. HICSA, Université Paris 1, 2018.
Actes d'un colloque croisant archéologie, anthropologie et histoire de l'art autour de la figure du Dieu Gou. Aborde la question de la restitution des objets d'art béninois conservés en France.
Ouvrages généraux de référence
OLSON, James Stuart. « Goun ». In The Peoples of Africa: An Ethnohistorical Dictionary. Greenwood Publishing Group, 1996, p. 204. [ISBN 9780313279188]
Entrée de dictionnaire ethnographique de référence en anglais sur les Gun.
DUCOS, Hélène et Jean-Jacques. La danse des Eguns : un rituel en terre vaudou. Kubik, Paris, 2007, 141 p. [ISBN 978-2-35083-046-9]
Ouvrage illustré consacré à la danse Egungun, pratique partagée entre Gun et Yoruba.
Sources institutionnelles et en ligne
Ministère de la Culture (France). Fiche langue : gun-gbe. [Accessible : culture.gouv.fr]
Fiche officielle confirmant le statut de deuxième langue du Bénin et la répartition géographique du gun-gbe.
Commune de Porto-Novo. Rubrique Patrimoine. [Accessible : porto-novo.mairie.bj]
Site officiel de la commune. Informations sur le palais Honmè, le Zangbeto, le temple Abesan.
Wikipédia (fr). Articles : « Goun (peuple) », « Gun-gbe », « Tè-Agbanlin », « Royaume de Hogbonou ». [Consultés 2025]
Sources synthétiques utiles, à utiliser avec leur bibliographie de références primaires. Les articles sont de qualité variable : l'article sur Tè-Agbanlin est plus précis chronologiquement que certaines sources populaires.
Wikipédia (en). Article : « Ogu people ». [Consulté 2025]
Fournit une estimation globale de la population gun (811 000 au Bénin et Nigeria), avec données sur la présence au Nigeria.
Sources sur la traite négrière et l'histoire coloniale
BOSMAN, Guillaume. Voyage de Guinée contenant une description nouvelle et très exacte de cette côte où l'on trouve et où l'on trafique l'or, les dents d'éléphants et les esclaves. Utrecht, 1705.
Source historique primaire du XVIIIe siècle. Mentionnée dans les travaux sur Porto-Novo pour les références à la côte des Esclaves.
Pour les études sur la traite négrière à Porto-Novo, les travaux d'Elisée Soumonni (Université d'Abomey-Calavi) font référence, sans que j'aie pu accéder directement à ses publications dans le cadre de ce document.
Ressources complémentaires à explorer
— Archives nationales du Bénin (Porto-Novo) : documents administratifs coloniaux, listes de chefs, rapports de résidents français.
— Ethnologue. Fiche langue guw (Gun-gbe). [ethnologue.com/language/guw]
— INSAE (Institut National de la Statistique et de l'Analyse Économique, Bénin) : résultats des recensements généraux de la population (RGPH 2002, RGPH4 2013).
— Revue Études Dahoméennes (IFAN-Dahomey, Porto-Novo) : revue historique béninoise contenant des articles anciens mais utiles sur l'histoire locale.
— School of African and Oriental Studies (SOAS, Londres) : archives et travaux sur les langues gbe.