Document de référence
LE FONGBE (FON-GBÈ)
fɔ̀ngbè
Présentation générale d'une langue gbe majeure du Bénin méridional
fongbebenin.com — Révision : septembre 2026
Note méthodologique
Cette version a été révisée en privilégiant les descriptions linguistiques de référence, en particulier A Grammar of Fongbe de Claire Lefebvre et Anne-Marie Brousseau (2002) et les travaux comparatifs de Hounkpati B. C. Capo. Les codes linguistiques sont vérifiés dans les bases internationales ; les informations institutionnelles sont distinguées des analyses linguistiques ; les données historiques et démographiques sont datées lorsqu'elles ne constituent pas des mesures actuelles.
Les analyses ne sont pas artificiellement harmonisées lorsque les sources divergent. Le présent document distingue notamment les phonèmes des réalisations phonétiques, les tons lexicaux des tons de surface, et les classifications dialectales anciennes des codes ISO actuels. Aucun exemple fongbe nouveau n'est fabriqué pour illustrer un point grammatical : lorsque la forme exacte n'est pas suffisamment sûre, l'exemple est volontairement omis.
1. Dénominations et identité de la langue
1.1 Le nom de la langue
L'autonyme est fɔ̀ngbè. Le second élément, gbè, signifie « langue » ou « parole » dans l'ensemble gbe. Les bases linguistiques emploient principalement les formes Fon, Fongbe et Fon-Gbe. Des appellations historiques comme Dahomeen, Djedji, Fo, Fogbe ou Fonnu sont également répertoriées, mais elles ne sont pas toutes d'usage courant aujourd'hui.
Le code ISO 639-3 du fon est fon. Glottolog l'identifie par le glottocode fonn1241. Ces identifiants sont préférables aux dénominations flottantes lorsqu'il faut indexer une ressource linguistique.
1.2 Prononciation de l'autonyme
Une transcription phonologique courante de fɔ̀ngbè est /fɔ̃̀.ɡ͡bè/. Le groupe gb représente une occlusive labio-vélaire sonore : les gestes labial et vélaire sont coordonnés. Dans l'orthographe officielle décrite par Lefebvre et Brousseau, un n placé après une voyelle sert normalement à noter sa nasalité ; il ne faut donc pas interpréter automatiquement ce n comme une consonne indépendante.
1.3 Fon, fongbe et langues voisines
Le mot fon peut désigner la langue au sens courant, tandis que fongbe insiste sur l'autonyme. La situation devient plus complexe lorsqu'on inclut ou non des variétés très proches. Des classifications dialectologiques anciennes regroupent sous « Fongbe » des lectes que les catalogues ISO traitent aujourd'hui séparément, notamment le goun (guw), le maxi (mxl) et le weme (wem). Le code ISO ne tranche donc pas, à lui seul, la question sociolinguistique de la frontière entre langue et dialecte.
2. Situation géographique et nombre de locuteurs
2.1 Aire géographique
Le fongbe est parlé principalement dans le sud et le centre-sud du Bénin. Les descriptions linguistiques et les enquêtes de terrain mentionnent notamment Abomey, Bohicon, Ouidah, Cotonou et les zones voisines. Il est également attesté au Togo et, selon des sources démographiques internationales, au Nigeria. L'aire gbe dans son ensemble s'étend du sud-est du Ghana au sud du Bénin et jusqu'aux marges du sud-ouest nigérian.
Il ne faut pas confondre l'aire du fongbe au sens strict avec l'ensemble du continuum gbe. Les frontières entre variétés sont souvent graduelles, et les usages urbains favorisent le contact entre plusieurs langues.
2.2 Combien de locuteurs ?
Il n'existe pas, à notre connaissance, de comptage unique et actuel permettant de donner un chiffre 2026 incontestable. Les estimations récentes les plus souvent reprises se situent autour de deux millions de locuteurs : des données attribuées à Ethnologue donnent environ 1,9 million pour 2016, tandis qu'une estimation 2019–2021 souvent citée est d'environ 2,3 millions.
Ces nombres ne sont pas directement comparables lorsqu'ils n'emploient pas le même périmètre : certaines sources comptent le fon au sens étroit, d'autres y associent des lectes voisins ou des locuteurs de langue seconde. Il est donc préférable de donner la date et la source plutôt qu'un chiffre présenté comme définitif.
3. Classification génétique
3.1 Appartenance
Le fongbe appartient au groupe des langues gbe, lui-même rattaché au vaste ensemble Niger-Congo / Atlantic-Congo dans les grandes bases de classification. Les niveaux intermédiaires ne sont pas nommés de façon parfaitement uniforme selon les traditions classificatoires. La littérature plus ancienne emploie largement l'étiquette kwa ; les classifications modernes peuvent organiser différemment les branches intermédiaires.
Le point stable est donc le suivant : le fongbe est une langue gbe. Il est génétiquement proche du goun, du maxi, du weme, de l'aja, du gen et de l'ewé, sans que cette proximité signifie que toutes ces variétés soient identiques ou toujours mutuellement intelligibles.
3.2 Les grands regroupements gbe
Dans les travaux de Capo repris par Lefebvre et Brousseau, cinq grands regroupements dialectaux sont distingués : Fongbe, Vhegbe/Ewe, Gengbe, Ajagbe et Phla-Pherá. La comparaison interne des langues gbe a ensuite été développée notamment dans A Comparative Phonology of Gbe (Capo, 1991).
3.3 Une classification à manier avec prudence
La notion de « langue » et celle de « dialecte » ne se recouvrent pas exactement entre les descriptions linguistiques, les identités des communautés et les catalogues normalisés. Capo insistait sur le caractère continu du domaine gbe et sur l'intercompréhension plus forte entre lectes géographiquement voisins. Les codes ISO actuels, de leur côté, attribuent des identifiants distincts à plusieurs de ces variétés. Il n'y a pas de contradiction : ces systèmes répondent à des objectifs différents.
4. La famille gbe : contexte et voisinage linguistique
4.1 Un continuum ouest-africain
Le domaine gbe forme un continuum linguistique dans le golfe de Guinée. Il couvre principalement des zones du Ghana, du Togo et du Bénin, avec des prolongements vers le Nigeria. La proximité géographique s'accompagne souvent d'une proximité linguistique, mais l'intercompréhension diminue généralement avec la distance entre lectes.
4.2 Langues et variétés voisines
- Goun (Gungbe) : très proche du fongbe et fortement présent autour de Porto-Novo ; code ISO 639-3 guw.
- Maxi Gbe : variété du centre béninois ; code ISO 639-3 mxl.
- Weme Gbe : variété de la zone de l'Ouémé ; code ISO 639-3 wem.
- Ajagbe : langue gbe distincte parlée au Bénin et au Togo.
- Gengbe et Ewegbe : autres ensembles majeurs du continuum gbe, particulièrement présents au Togo et au Ghana.
- Phla-Pherá : ensemble regroupant plusieurs lectes côtiers et méridionaux.
Le fongbe est aussi en contact prolongé avec le yoruba et avec le français. Ces contacts ont des effets sur les usages sociaux et sur le lexique, mais ils ne modifient pas son appartenance génétique au groupe gbe.
5. Histoire externe : le fongbe et le Danxomè
5.1 Traditions d'origine
Les traditions historiques du sud béninois relient les premières dynasties d'Abomey et de Porto-Novo à des migrations adja-fon venues de la région de Tado, dans l'actuel Togo. Ces récits doivent être distingués d'une chronologie entièrement documentée : la place respective de différents personnages fondateurs et la datation des premières installations varient selon les traditions et les historiens.
5.2 Le royaume du Danxomè
Le royaume du Danxomè, centré sur Abomey, s'impose comme une puissance majeure du sud de l'actuel Bénin entre le XVIIe et le XIXe siècle. Le fongbe est étroitement associé à cet espace politique et culturel. Il a joué un rôle important dans la cour, les échanges, les pratiques religieuses et la circulation régionale.
Le Danxomè est aussi directement lié à la traite transatlantique. Les sites d'Abomey et surtout de Ouidah occupent une place centrale dans cette histoire. L'UNESCO décrit Ouidah comme un centre majeur de commerce et d'embarquement de personnes réduites en esclavage et souligne l'association matérielle du Danxomè avec la traite entre les XVIIe et XIXe siècles.
5.3 Colonisation et statut du français
Après les guerres franco-dahoméennes de la fin du XIXe siècle, la colonie française du Dahomey est constituée en 1894. Le français devient la langue de l'administration coloniale et de l'école institutionnelle. Cela ne signifie pas que le fongbe ait cessé d'être écrit ou décrit : des travaux linguistiques, lexicographiques et missionnaires ont existé à différentes périodes. La normalisation orthographique moderne s'est toutefois structurée plus tard, avec les travaux des linguistes, des institutions béninoises et du Labo Gbe.
6. Phonologie
6.1 Voyelles
La grammaire de référence de Lefebvre et Brousseau analyse le fongbe comme possédant 14 voyelles phonologiques : 7 orales et 7 nasales. Le système oral comporte les sept qualités /i, e, ɛ, a, ɔ, o, u/. Les voyelles nasales correspondent historiquement et phonologiquement à ces positions, mais la distinction de hauteur entre certaines voyelles nasales moyennes est neutralisée dans le fongbe décrit par les auteurs. C'est l'une des raisons pour lesquelles certaines présentations appliquées donnent un inventaire pratique plus réduit.
6.2 Consonnes
Le chapitre phonologique détaillé de Lefebvre et Brousseau décrit 21 consonnes phonémiques et 6 variantes phonétiques contextuelles. Un point essentiel est l'absence de /p/ phonémique dans le lexique natif décrit : [p] apparaît surtout dans des emprunts et des idéophones. La présence de la lettre p dans des alphabets pratiques ne doit donc pas être confondue avec son statut phonologique.
Les consonnes kp et gb sont des occlusives labio-vélaires. Le fongbe possède également des fricatives et des affriquées qui ne correspondent pas exactement au système consonantique du français. La réalisation de certaines sonantes varie selon le contexte phonétique.
6.3 Structure syllabique
Les structures syllabiques décrites sont V, CV et CCV. Le fongbe n'admet pas normalement de syllabes fermées dans le lexique natif. Dans les groupes CCV, le second élément est contraint, notamment avec /l/ ou /y/ selon l'analyse de la grammaire. Les emprunts au français ou à l'anglais peuvent être adaptés par insertion d'une voyelle ou suppression d'une consonne finale afin de respecter les structures syllabiques de la langue.
6.4 Tons
Le fongbe est une langue tonale à deux tons lexicaux : haut (H) et bas (L). Des processus phonologiques produisent aussi des réalisations de surface montantes (LH), descendantes (HL) et, chez certains locuteurs, moyennes (M). Il faut donc distinguer le nombre de tonèmes lexicaux du nombre de contours phonétiques observables.
Dans les mots non dérivés, Lefebvre et Brousseau décrivent pour les dissyllabes les patrons L-L, H-H, L-H et L-LH. Le patron H-L, pourtant logiquement possible, n'est pas attesté comme patron des mots natifs dans leur corpus ; il apparaît systématiquement dans des emprunts analysés par les auteurs.
La tonologie de phrase est plus complexe que la simple juxtaposition des tons lexicaux. Le ton haut peut se propager dans un domaine tonal ; des tons bas peuvent être désassociés et provoquer un abaissement ultérieur ; des contours apparaissent en position finale de domaine. Cette dynamique explique qu'une forme prononcée en contexte puisse différer de sa représentation lexicale isolée.
7. Système d'écriture et orthographe
7.1 Alphabet latin adapté
Le fongbe s'écrit aujourd'hui principalement au moyen d'un alphabet latin adapté. Parmi les graphèmes particulièrement importants figurent ɖ, ɛ et ɔ, ainsi que les digrammes gb, kp et ny. Dans la transcription officielle décrite par Lefebvre et Brousseau, certaines lettres orthographiques correspondent à des symboles phonétiques différents : c, j, h et ny sont notamment des conventions graphiques et non une simple copie de l'API.
7.2 Voyelles nasales
Dans cette orthographe, les voyelles nasales sont normalement suivies d'un n. Après une consonne nasale, la nasalité de la voyelle étant prévisible, elle n'a pas besoin d'être répétée graphiquement. Cette règle est importante pour interpréter correctement des formes comme fɔ̀ngbè.
7.3 Notation des tons
Dans l'usage béninois courant, les tons peuvent être omis lorsqu'un lecteur natif peut les restituer sans ambiguïté. Pour l'enseignement et la description linguistique, il est utile de les noter. La convention classique emploie l'accent aigu pour le ton haut et l'accent grave pour le ton bas. Des graphies pédagogiques peuvent aussi représenter explicitement des contours de surface, par exemple au moyen d'un caron ou d'autres signes ; cela ne crée pas pour autant de nouveaux tonèmes lexicaux.
7.4 Autres systèmes graphiques
Des sources grand public mentionnent également un alphabet appelé Gbékoun. Sa documentation linguistique et institutionnelle accessible reste nettement plus limitée que celle de l'orthographe latine utilisée dans les travaux académiques et les programmes d'alphabétisation. Par prudence, cette page ne lui attribue ni statut officiel général ni diffusion chiffrée sans source institutionnelle explicite.
8. Morphologie
8.1 Une langue largement analytique, mais pas sans morphologie
Le fongbe est souvent décrit comme une langue isolante ou analytique parce que le verbe ne porte pas de flexion de personne, de nombre, de temps, de mode ou d'aspect comparable à celle du français. Les relations grammaticales sont en grande partie exprimées par l'ordre des constituants et par des morphèmes autonomes.
Il serait toutefois faux d'en conclure que la langue possède peu de morphologie. Lefebvre et Brousseau soulignent au contraire que la morphologie dérivationnelle est très productive. Leur description identifie six suffixes et un préfixe, auxquels s'ajoutent la réduplication et la composition.
8.2 Flexion et catégories grammaticales
Le verbe apparaît sous une forme non fléchie. Les valeurs temporelles, aspectuelles et modales sont exprimées par des éléments libres et par l'interprétation aspectuelle de la proposition. De même, le nom ne fonctionne pas avec un système de déclinaison comparable à celui des langues à cas ; les déterminants et marqueurs nominaux occupent des positions syntaxiques propres.
8.3 Réduplication
La réduplication partielle est un procédé morphologique productif. Dans la grammaire de référence, elle participe notamment à la formation d'adjectifs à partir de verbes ainsi qu'à des nominalisations verbales : gérondifs, noms d'action ou de résultat et groupes verbaux nominalisés.
8.4 Composition
La composition est elle aussi très productive. Les composés décrits par Lefebvre et Brousseau sont presque exclusivement nominaux et comprennent notamment des composés primaires et des composés synthétiques. La productivité de la composition contribue à la création lexicale sans qu'il soit nécessaire de recourir à une flexion lourde.
9. Syntaxe
9.1 Ordre des constituants
Dans les propositions non nominalisées, l'ordre de base est Sujet – Verbe – Objet (SVO). Il faut toutefois nuancer la présentation typologique : dans les structures nominalisées, l'objet peut précéder le verbe nominalisé. Lefebvre et Brousseau décrivent donc le fongbe comme présentant, en surface, des propriétés que l'on associe à la fois à des langues SVO et à certaines structures de type OV.
9.2 Temps, mode et aspect (TMA)
Le verbe ne reçoit pas de désinences de temps, de mode ou d'aspect. Les relations TMA complexes sont exprimées au moyen de morphèmes libres situés entre le sujet et le verbe, tandis que les phrases sans marqueur TMA explicite reçoivent une interprétation qui dépend notamment de la classe aspectuelle du prédicat et du contexte.
La grammaire de référence décrit notamment un marqueur d'antériorité, plusieurs marqueurs modaux et des marqueurs aspectuels, dont un habituel et des constructions imperfectives et prospectives. Les formes et leurs valeurs exactes dépendent de la construction ; il est donc préférable de ne pas transformer un marqueur isolé en équivalent mécanique d'un temps français.
9.3 Négation
La négation ne se réduit pas à un unique schéma universel du type « un marqueur avant le verbe + un marqueur final ». Lefebvre et Brousseau distinguent notamment les distributions de mà et de kún, auxquelles s'ajoutent des particules de fin de proposition et des marqueurs exprimant le point de vue du locuteur. Les pages grammaticales de fongbebenin.com montrent elles aussi que les patrons varient selon le type de proposition.
9.4 Constructions à verbes en série
Les constructions à verbes en série sont très productives. Deux verbes ou davantage peuvent former un prédicat complexe sans coordination explicite. La grammaire distingue notamment des constructions sérielles simples et séquentielles. Ce domaine est central dans la syntaxe gbe et a suscité de nombreux travaux spécifiques.
9.5 Mise en relief et prédication
Le morphème wɛ̀ joue plusieurs rôles dans la structure de la proposition. La littérature le décrit notamment dans des constructions prédicatives, dans l'imperfectif et dans des structures de clivage ou de mise en relief. Il vaut mieux parler de ses fonctions constructionnelles que de le réduire à un unique « marqueur de focus » dans tous les contextes.
9.6 Interrogation
Les interrogations oui/non peuvent employer une particule finale, notamment à dans les descriptions pédagogiques du fongbe. Les questions de contenu mobilisent des mots interrogatifs et des structures apparentées à la mise en relief ou au déplacement syntaxique. Comme pour la négation, les formes doivent être analysées dans leur construction complète.
10. Le lexique
10.1 Fonds lexical
Le fonds lexical du fongbe appartient au domaine gbe. Les mots simples sont très souvent monosyllabiques, caractéristique cohérente avec les structures syllabiques V, CV et CCV. Les mots plus longs sont fréquemment des emprunts ou des formations complexes résultant de l'affixation, de la réduplication ou de la composition.
10.2 Emprunts
Le fongbe a intégré des emprunts issus de plusieurs langues de contact, notamment du français, du portugais et de l'anglais, ainsi que de langues africaines voisines. Les emprunts peuvent subir des adaptations phonologiques : insertion de voyelles, suppression d'une consonne finale ou réanalyse d'un son absent de l'inventaire phonémique natif.
Il faut donc éviter d'attribuer mécaniquement un emprunt à une langue à partir de sa seule apparence. Dans la grammaire de référence, certains exemples autrefois présentés comme français sont explicitement rattachés à l'anglais.
10.3 Lexicographie
La documentation lexicographique du fongbe comprend plusieurs ouvrages importants, parmi lesquels le Dictionnaire fon-français de B. Segurola (1963) et le Dictionnaire fon-français : avec une esquisse grammaticale de Hildegard Höftmann (2003, avec une esquisse grammaticale de Michel Ahohounkpanzon). Ces ouvrages doivent être complétés par les grammaires et travaux dialectologiques, car l'orthographe, la notation des tons et le choix des variétés peuvent différer selon les époques.
11. Dialectologie
11.1 Un domaine à frontières graduelles
Le nombre de « dialectes du fon » varie fortement selon les auteurs parce que les classifications n'emploient pas les mêmes critères. Il est donc imprudent de présenter un chiffre comme « 53 dialectes » comme s'il s'agissait d'un dénombrement scientifique stable et consensuel.
11.2 Le regroupement Fongbe chez Capo
Dans le relevé dialectologique de Capo (1979), tel qu'il est repris par Lefebvre et Brousseau (2002), le regroupement Fongbe couvre les lectes suivants : Glexwe (région de Ouidah), Agbome (région d'Abomey), Maxi, Gun, Weme, Seto et Kotafon.
Cette classification historique ne doit pas être confondue avec l'indexation ISO actuelle, qui attribue des codes distincts à plusieurs de ces variétés. Elle reste néanmoins essentielle pour comprendre l'histoire des études gbe.
11.3 Variétés décrites dans la grammaire de référence
Lefebvre et Brousseau précisent que, malgré l'extension large du terme dans certaines classifications, leur propre grammaire s'appuie surtout sur des locuteurs d'Abomey, Cotonou, Ouidah et Porto-Novo. Elles reconnaissent des différences régionales et avertissent qu'elles n'ont pas cherché à couvrir toute la variation possible entre locuteurs.
11.4 « Fongbe standard »
L'expression fongbe standard doit être employée avec prudence. Certains locuteurs d'Abomey considèrent leur variété comme particulièrement représentative, mais cette perception ne suffit pas à établir, à elle seule, une norme linguistique unique pour tous les locuteurs. La normalisation orthographique et la sélection d'une variété de référence sont deux questions distinctes.
12. Sociolinguistique et politique des langues au Bénin
12.1 Français et langues nationales
La Constitution béninoise désigne le français comme langue officielle. Elle reconnaît en même temps la liberté des communautés d'utiliser leurs langues parlées et écrites et impose à l'État de promouvoir le développement des langues nationales d'intercommunication.
La situation est donc multilingue et fonctionnellement différenciée : le français conserve une forte place dans les institutions et l'enseignement formel, tandis que le fongbe et d'autres langues nationales jouent des rôles majeurs dans la vie familiale, les échanges, les médias, les pratiques culturelles, religieuses et commerciales, ainsi que dans l'alphabétisation.
12.2 Ce que dit réellement l'article 40
L'article 40 de la Constitution ne constitue pas une liste de langues nationales reconnues. Il impose à l'État de diffuser et d'enseigner les textes relatifs aux droits humains, d'intégrer ces droits dans les programmes d'alphabétisation et d'enseignement, et d'en assurer également la diffusion dans les langues nationales par les moyens de communication de masse.
12.3 Politique d'alphabétisation
Le Bénin dispose aujourd'hui d'une Direction de l'Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales (DAPLN), chargée notamment des politiques d'alphabétisation, de l'éducation des adultes, de la recherche sur les langues nationales et de leur promotion. En septembre 2026, le gouvernement a encore publiquement réaffirmé son engagement en faveur de l'alphabétisation en langues nationales.
12.4 Enseignement bilingue et ELAN
Le Bénin a participé à la première phase du programme ELAN – École et langues nationales de 2012 à 2017. Il ne figure plus, en 2026, dans la liste actuelle des pays partenaires donnée par l'Institut de la Francophonie pour l'éducation et la formation. Il serait donc inexact de présenter le Bénin comme un partenaire actuel d'ELAN sans préciser cette chronologie.
12.5 Vitalité et usages
Le fongbe demeure une langue de grande diffusion au sud du Bénin et une langue de communication au-delà de ses seuls locuteurs natifs. En revanche, les données quantitatives précises sur les usages comme langue seconde, la transmission familiale en milieu urbain ou l'évolution intergénérationnelle restent insuffisantes pour donner ici des pourcentages fiables et actuels.
13. Fongbe, langues gbe et créoles des Amériques
13.1 Contexte historique
La traite transatlantique a déporté vers les Amériques de très nombreuses personnes originaires de la région gbe. Ouidah fut l'un des grands centres de commerce et d'embarquement de cette traite. Ce contexte historique explique la présence de traits lexicaux, grammaticaux, religieux et culturels d'origine gbe dans plusieurs sociétés américaines.
13.2 Le fongbe dans les études sur le créole haïtien
Le fongbe occupe une place centrale dans une partie importante de la recherche sur les substrats africains du créole haïtien. Claire Lefebvre a développé une hypothèse de relexification selon laquelle des structures issues du fongbe et d'autres langues gbe auraient joué un rôle majeur dans la genèse du créole haïtien, tandis que le lexique de surface provenait largement du français.
Cette hypothèse a donné lieu à un programme de recherche considérable, mais elle ne constitue pas un consensus unanime en créolistique. D'autres approches accordent davantage de poids aux variétés historiques du français, aux processus de contact multilingue ou aux mécanismes généraux de grammaticalisation et d'acquisition. Une présentation rigoureuse doit donc distinguer les ressemblances documentées de l'explication théorique de leur origine.
13.3 Héritages diasporiques
Des héritages gbe sont également attestés dans le vocabulaire et les traditions religieuses de la diaspora, notamment dans le vodou haïtien et dans des traditions afro-brésiliennes dites jeje. L'attribution précise d'un élément à la seule langue fon plutôt qu'au domaine gbe dans son ensemble demande toutefois une étude historique et étymologique au cas par cas.
14. Le fongbe dans les humanités numériques et le traitement automatique des langues
14.1 Une langue encore faiblement dotée
Dans le domaine du traitement automatique des langues (TAL/NLP), le fongbe reste une langue à faibles ressources par comparaison avec le français ou l'anglais : corpus vérifiés plus petits, moins de modèles spécialisés et moins d'outils de référence. La situation progresse cependant rapidement et il serait désormais faux de décrire sa présence numérique comme « quasi nulle ».
14.2 Wikipédia en fon
Une Wikipédia en fon a été officiellement lancée en octobre 2023 après son passage par l'Incubateur Wikimedia. Son existence rend obsolètes les affirmations de publications de 2021 selon lesquelles le fon était absent de Wikipédia. Ces affirmations étaient exactes à leur date de publication, mais ne décrivent plus l'état actuel du Web.
14.3 Reconnaissance automatique de la parole
Le premier travail publié que nous avons identifié comme système de reconnaissance continue de la parole en fongbe est celui de Laleye, Besacier, Ezin et Motamed (2016), First Automatic Fongbe Continuous Speech Recognition System. Il est donc incorrect de présenter OkwuGbé (2021) comme le tout premier système ASR du fongbe.
OkwuGbé (Dossou & Emezue, 2021) constitue néanmoins une étape importante : il propose des modèles de reconnaissance de parole de bout en bout pour le fon et l'igbo et a contribué à remettre le fongbe au centre des recherches récentes sur les langues africaines à faibles ressources.
14.4 Traduction, NER et POS
English2Gbe (2021) propose un modèle de traduction neuronale multilingue de l'anglais vers le fon ou l'ewé. FonMTL (2023) explore l'apprentissage multitâche pour la reconnaissance d'entités nommées (NER) et l'étiquetage morphosyntaxique (POS) en fon.
Un travail de 2026 consacré à l'augmentation de données pour le haoussa et le fongbe montre que les gains ne sont pas automatiques : pour le NER, ni la génération par LLM ni la rétrotraduction n'améliorent le niveau de base pour le fongbe dans cette étude ; pour le POS, les résultats dépendent de la méthode. Cette observation rappelle qu'une augmentation de volume ne garantit pas une amélioration de qualité.
14.5 État des ressources en 2026
Une revue publiée en 2026 recense les ressources textuelles et vocales disponibles pour le haoussa et le fongbe. Elle conclut que le fongbe dispose de moins de diversité textuelle que le haoussa, mais qu'il bénéficie de travaux récents sur les données vocales ; elle confirme également sa présence dans des bancs d'essai Masakhane pour le NER et le POS. Les besoins prioritaires restent des corpus textuels diversifiés, vérifiés, bien documentés et juridiquement réutilisables.
15. Ressources de référence
15.1 Grammaires et phonologie
- LEFEBVRE, Claire & Anne-Marie BROUSSEAU (2002). A Grammar of Fongbe. Berlin / New York : Mouton de Gruyter. DOI : 10.1515/9783110880182.
- CAPO, Hounkpati B. Christophe (1991). A Comparative Phonology of Gbe. Berlin / New York : Foris, coll. Publications in African Languages and Linguistics, 14. DOI : 10.1515/9783110870534.
- KLUGE, Angela (2007). « The Gbe Language Continuum of West Africa: A Synchronic Typological Approach to Prioritizing In-depth Sociolinguistic Research on Literature Extensibility ». Language Documentation & Conservation, 1(2), p. 182–215.
15.2 Dictionnaires et lexicographie
- SEGUROLA, B. (1963). Dictionnaire fon-français. Cotonou.
- HÖFTMANN, Hildegard (2003). Dictionnaire fon-français : avec une esquisse grammaticale. Köln : Rüdiger Köppe Verlag ; esquisse grammaticale de Michel Ahohounkpanzon.
15.3 Créolistique
- LEFEBVRE, Claire (1986). « Relexification in Creole Genesis Revisited: The Case of Haitian Creole ». In Pieter Muysken & Norval Smith (dir.), Substrata versus Universals in Creole Genesis, p. 279–300. Amsterdam : John Benjamins.
15.4 TAL / NLP
- LALEYE, Fréjus ; BESACIER, Laurent ; EZIN, Eugène ; MOTAMED, Cina (2016). « First Automatic Fongbe Continuous Speech Recognition System: Development of Acoustic Models and Language Models ». Proceedings of FedCSIS 2016, p. 477–482. DOI : 10.15439/2016F153.
- DOSSOU, Bonaventure F. P. & Chris C. EMEZUE (2021). OkwuGbé: End-to-End Speech Recognition for Fon and Igbo. arXiv: 2103.07762.
- HACHEME, Gilles (2021). English2Gbe: A multilingual machine translation model for Fon/Ewe Gbe. arXiv: 2112.11482.
- DOSSOU, Bonaventure F. P. et al. (2023). FonMTL: Towards Multitask Learning for the Fon Language. arXiv: 2308.14280.
- ADJOVI, Mahounan Pericles ; EISELEN, Roald ; MITRA, Prasenjit (2026). When Does Data Augmentation Help? Evaluating LLM and Back-Translation Methods for Hausa and Fongbe NLP. arXiv: 2604.12540.
- ADJOVI, Mahounan Pericles ; OLUFEMI, Victor ; EISELEN, Roald ; MITRA, Prasenjit (2026). A Survey of Text and Speech Resources for Hausa and Fongbe: Availability, Quality, and Gaps for NLP Development. arXiv: 2605.22828.
15.5 Bases linguistiques
- Glottolog 5.3 — Fon, glottocode fonn1241 : glottolog.org.
- WALS Online — Fongbe, code WALS fon : wals.info.
- ISO 639-3 — code fon.
15.6 Sources institutionnelles et historiques
- Assemblée nationale du Bénin, Constitution de la République du Bénin : texte officiel en ligne.
- Gouvernement du Bénin, « Histoire » : gouv.bj.
- Gouvernement du Bénin, « Alphabétisation en langues nationales : Le Bénin mise sur ses langues pour bâtir un avenir durable », septembre 2026 : gouv.bj.
- Ministère des Enseignements secondaire, technique et de la formation professionnelle, Direction de l'Alphabétisation et de la Promotion des Langues Nationales : enseignementsecondaire.gouv.bj.
- IFEF / Organisation internationale de la Francophonie, programme ELAN : ifef.francophonie.org.
- UNESCO – Centre du patrimoine mondial, « Sites marquants de la Route de l'Esclave au Bénin » : whc.unesco.org.
- Wikimedia, lancement de la Wikipédia en fon en octobre 2023.