Illustration sur les morgues au Bénin

Les morgues au Bénin

État des lieux : ce qui se passe à l'intérieur

Document de recherche | Juin 2026
Sources : ABE, INSAE, CRIET, Bénin Intelligent, La Nouvelle Tribune, VOA Afrique, France 24, Cahiers d'études africaines, Décret n°2024-991

Avertissement épistémologique : Ce document s'appuie sur des sources vérifiées et référencées. Les affirmations non étayées par des sources officielles ou journalistiques crédibles sont signalées comme telles. Aucune information n'a été inventée pour compléter le texte.

Introduction

Au Bénin, la mort est omniprésente dans l'espace public. Les funérailles mobilisent des communautés entières, occupent les week-ends des villes du sud, et constituent une dépense sociale majeure pour des ménages souvent modestes. Pourtant, entre le moment du décès et celui de l'inhumation, se glisse un passage presque invisible des vivants : la morgue. C'est là que les corps attendent, parfois des semaines, parfois des mois, parfois des années.

Ce document propose un état des lieux de ce qui se passe concrètement dans les morgues béninoises : leurs conditions physiques, leur fonctionnement réel, les acteurs qui les font vivre, les familles qui les fréquentent, les risques sanitaires qu'elles génèrent, les trafics qui s'y greffent, et les réformes que l'État a tenté — avec un succès partiel — d'y apporter.

Le constat qui ressort de cette analyse est sévère. Les morgues béninoises, dans leur grande majorité, ne répondent pas aux normes minimales de santé publique, de dignité funéraire et de sécurité du personnel. Cette situation n'est pas le fruit d'un simple manque de moyens : elle est aussi le produit d'intérêts économiques et politiques qui ont longtemps bloqué toute régulation sérieuse du secteur.

Le document s'organise en sept parties : le contexte historique et culturel, la cartographie du secteur, les conditions physiques observées, les acteurs en présence, les risques sanitaires et environnementaux, les trafics et scandales, et enfin le cadre réglementaire et ses limites.

Partie I — Contexte : la mort, le corps et la morgue au Bénin

1.1 La place du mort dans la société béninoise

Dans les sociétés du sud du Bénin, la mort n'est pas une fin mais une transition. Le défunt devient un ancêtre potentiel, capable d'intervenir dans les affaires des vivants — pour le bien ou pour le mal. Cette conception théologique de la mort a des implications concrètes sur la gestion du corps : le cadavre n'est pas simplement une dépouille à éliminer rapidement, mais un être en transition qui doit être traité avec soin, rituellement accompagné, et présenté aux membres de la communauté avant d'être inhumé.

L'anthropologue Joël Noret (Cahiers d'études africaines, 2004) a documenté cette réalité au sud du Bénin : les funérailles mobilisent des réseaux familiaux étendus, nécessitent des négociations complexes sur le lieu d'inhumation, et s'accompagnent de cérémonies qui peuvent s'étirer sur plusieurs semaines. Dans ce contexte, la morgue est apparue comme une institution qui rend possible cet allongement de la période funéraire : elle conserve le corps le temps que les préparatifs s'organisent.

« Le recours à la morgue et l'allongement consécutif de la période entre le décès et les funérailles restent néanmoins tendanciellement aujourd'hui un phénomène plutôt urbain. » — Joël Noret, « Morgues et prise en charge de la mort au Sud-Bénin », Cahiers d'études africaines, 176, 2004, p. 748

Le développement des morgues au Bénin est donc indissociable d'une transformation des pratiques funéraires urbaines : la conservation à domicile, autrefois pratiquée par formolisation artisanale, a été progressivement remplacée par un passage obligé à la morgue, au moins dans les milieux urbains. En zone rurale, la conservation à domicile reste pratiquée, souvent faute de morgue accessible.

1.2 La montée en puissance des morgues privées

Jusqu'aux années 1980, les morgues au Bénin étaient essentiellement des annexes d'hôpitaux publics. La libéralisation économique et le développement urbain des années 1990 et 2000 ont favorisé l'émergence d'un secteur privé, largement informel, souvent opportuniste.

Certains promoteurs ont converti des chambres froides de poissonneries en morgues de fortune. D'autres ont ouvert des établissements sans aucune autorisation, dans des zones résidentielles, à proximité immédiate d'habitations. En 2016, l'ONG Bénin Diaspora Assistance recensait 47 morgues privées dites "modernes" et 127 morgues dites "traditionnelles" fonctionnant dans des conditions qu'elle qualifiait d'effroyables. Ces chiffres, non validés par l'État, donnent néanmoins une mesure de l'ampleur du secteur informel.

« Absence de laboratoire post mortuaire dans les 80% de morgues privées du Bénin, ignorance totale du nombre de morgues en activité au Bénin, containers frigorifiques destinés à la conservation des poissons, des corps jetés les uns sur les autres jusqu'à une hauteur de 1 m 50, des cadavres pourris. » — ONG Bénin Diaspora Assistance, rapport d'enquête, cité par La Nouvelle Tribune, octobre 2016

1.3 Pourquoi les corps restent-ils si longtemps en morgue ?

Plusieurs facteurs convergent pour expliquer la durée parfois extrême de conservation des corps :

La conséquence de ces délais est la surcharge chronique des établissements mortuaires, et la détérioration des corps dans des installations souvent sous-dimensionnées.

Partie II — Cartographie du secteur mortuaire béninois

2.1 Les morgues publiques

Les morgues publiques sont adossées aux établissements sanitaires de l'État : le Centre national hospitalier et universitaire Hubert Koutoukou Maga (CNHU-HKM) de Cotonou, les hôpitaux de zone (une cinquantaine à travers le pays), et quelques hôpitaux de district.

Ces morgues sont techniquement sous la tutelle du ministère de la Santé, mais leur gestion quotidienne est souvent déléguée à des agents dits "morguiers", dont le statut juridique est flou : certains sont des contractuels de l'État, d'autres sont des prestataires privés, d'autres encore des auxiliaires non officiels rémunérés directement par les familles.

Le rapport d'inspection de l'ABE (2023) note expressément que le profil environnemental et sanitaire des morgues publiques est systématiquement inférieur à celui des morgues privées inspectées. Cette observation, produite par un organisme officiel, est significative.

2.2 Les morgues privées formelles

Un petit nombre de morgues privées disposent d'un agrément délivré par le ministère de l'Intérieur. En 2016, selon Médard Koudébi, spécialiste de l'hygiène funéraire, seule une morgue privée sur les 43 répertoriées à l'époque détenait un agrément en règle : la morgue de Covè (département du Zou), qui l'avait obtenu le 30 juin 2015. Ce chiffre, confirmé par aucune source officielle disponible, donne néanmoins la mesure de l'illégalité structurelle du secteur privé.

En 2023, l'ABE indique que 86% des morgues privées inspectées ne possèdent pas l'agrément d'installation délivré par le ministère de l'Intérieur, et que 70% ne disposent pas du Certificat de Conformité Environnementale et Sociale (CCES) requis par la loi.

2.3 Les morgues informelles et clandestines

À côté des établissements formels et semi-formels, un secteur entièrement informel prospère. Des poissonneries recyclées, des hangars aménagés, des pièces annexes de domiciles particuliers accueillent des corps dans des conditions qui défient la salubrité. Ces établissements fonctionnent sans aucune autorisation, sans personnel qualifié, sans équipement réglementaire.

« Dans des poissonneries devenues morgues, qui défient les lois de la salubrité, on y retrouve des corps entassés dans un casier, l'un sur l'autre jusqu'à plus d'un mètre de hauteur, et dans un état de putréfaction très avancé. » — VOA Afrique, « Les morgues clandestines au Bénin », octobre 2017

L'État béninois reconnaît lui-même ne pas connaître avec précision le nombre total de morgues en activité sur son territoire. L'ABE ne peut inspecter que les établissements qu'elle parvient à identifier, et les morgues clandestines échappent par définition à ce contrôle.

2.4 Tableau synthétique du secteur

Type de morgueStatut légalConditions observéesContrôle public
Morgues hospitalières publiques (CNHU, hôpitaux de zone)Formelles mais sous-réglementéesMauvaises à très mauvaises (rapport ABE 2023)Partiel, insuffisant
Morgues privées avec agrémentFormelles (minorité)Variables, parfois correctesInspection ABE périodique
Morgues privées sans agrément (majorité)IllégalesSouvent très mauvaisesQuasi inexistant
Morgues informelles / clandestinesIllégalesCatastrophiquesAucun

Sources : ABE (rapports d'inspection 2022, 2023), Bénin Diaspora Assistance (2016), Médard Koudébi (2017-2022).

Partie III — Ce qui se passe à l'intérieur : les conditions réelles

3.1 Les équipements : une réalité souvent dérisoire

Une morgue aux normes doit disposer de casiers ou tiroirs réfrigérés permettant de maintenir les corps à une température de conservation adéquate (généralement entre 0°C et -10°C selon les standards), d'un extracteur d'air, d'une salle de préparation des corps distincte de la zone de conservation, d'un système de traitement des effluents liquides, et d'équipements de protection individuelle pour le personnel.

La réalité que décrivent les inspections et les témoignages est radicalement différente :

« Certaines morgues ont opté pour des corps séchés au soleil, loin des normes établies. » — VOA Afrique, octobre 2017

3.2 La surcharge : des corps entassés

Le problème de la surcharge est structurel. Au moment de l'inspection ABE de 2023 portant sur 22 établissements dans 18 communes : la capacité d'accueil totale déclarée était de 757 corps, mais 657 corps étaient effectivement présents, avec 65% des morgues inspectées en situation de saturation.

Ces chiffres moyens masquent des situations ponctuellement bien pires. Des rapports journalistiques font état de corps entassés les uns sur les autres dans des casiers conçus pour un seul corps, dans des positions indécentes, dans des états de putréfaction avancée.

« Des corps entassés dans un casier, l'un sur l'autre jusqu'à plus d'un mètre de hauteur, et dans un état de putréfaction très avancé. » — VOA Afrique, 2017

L'inspection de 2023 recense également 186 corps abandonnés dans les établissements visités (y compris les corps sous décision de justice), soit plus d'un quart des corps présents.

3.3 Le personnel : des morguiers sans statut ni protection

Les morguiers sont les acteurs centraux de la morgue béninoise. Ce sont eux qui réceptionnent les corps, assurent leur conservation, préparent les dépouilles pour la sortie, habillent les défunts, et interagissent quotidiennement avec les familles. Leur travail est physiquement et psychologiquement éprouvant, et se déroule dans des conditions souvent dangereuses pour leur propre santé.

L'enquête de Joël Noret (2004) à la morgue du CNHU de Cotonou montre que les morguiers effectuent certaines tâches à mains nues en temps normal, ne portant des gants que lors de sorties de corps en présence des familles — essentiellement pour des raisons de représentation sociale.

« Les morguiers porteront alors des gants pour accomplir ce travail qui, en temps normal, est effectué à mains nues. » — Joël Noret, Cahiers d'études africaines, 2004, p. 755

Le rapport ABE de 2023 note que 60% des morgues inspectées n'assurent pas une vaccination à jour du personnel chargé de la manipulation des dépouilles mortelles. Ce chiffre officiel confirme l'exposition chronique de ce personnel à des agents biologiques pathogènes.

Sur le plan du statut, les morguiers se trouvent dans une situation précaire. Certains sont fonctionnaires ou contractuels de l'État (dans les morgues hospitalières publiques), mais nombre d'entre eux sont des prestataires informels rémunérés directement par les familles, sans contrat, sans protection sociale, sans formation certifiée. La dénonciation par Médard Koudébi de la présence d'"enfants mineurs morguiers" dans certains établissements — au motif qu'ils sont des apprentis — soulève une question grave de travail des enfants dans un secteur exposé.

3.4 Les odeurs, la salubrité, l'environnement immédiat

L'impact environnemental des morgues sur leur voisinage est réel et mesurable. L'ABE note que 35% des morgues inspectées en 2023 sont construites en agglomération, certaines à quelques mètres de zones d'habitation — sans que la loi ait jusqu'à récemment fixé de distance minimale entre une morgue et les habitations (lacune dénoncée par Koudébi au titre du code d'hygiène 2022).

20% des morgues inspectées dégagent des odeurs nauséabondes perceptibles à l'extérieur. Ce pourcentage sous-estime sans doute la réalité : les inspections sont annoncées, et les établissements les plus défaillants cherchent à ne pas être identifiés.

Sur la gestion des effluents liquides — les liquides produits par la décomposition des corps et par l'usage du formol — l'ABE constate que 85% des morgues inspectées "assurent une bonne gestion des eaux usées". Ce chiffre, qui peut paraître rassurant, mérite d'être mis en perspective : le Bénin ne dispose pas d'usine de traitement des eaux usées, et la notion de "bonne gestion" dans ce contexte peut signifier simplement que les effluents sont déversés dans une fosse ou un réseau d'égout, sans traitement spécifique des substances toxiques ou cancérigènes que contient le formol.

3.5 Le formol : un produit dangereux mal encadré

Le formaldéhyde (formol) est le principal agent de conservation des corps utilisé au Bénin. Il s'agit d'une substance classée cancérigène de catégorie 1A par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/OMS). Son usage prolongé sans protection adéquate expose les morguiers à des risques graves de cancer, notamment des voies respiratoires.

Médard Koudébi souligne qu'aucune réglementation béninoise n'impose actuellement l'utilisation de formes de formol moins cancérigènes ni ne définit des concentrations maximales autorisées pour les morgues. Le code d'hygiène publique de 2022 (loi n°2022-04) n'aborde pas cette question. Les effluents contenant du formol sont rejetés dans l'environnement sans traitement spécialisé.

« Comment peut-on parler d'hygiène sans chercher à comprendre le traitement qui est fait aujourd'hui des déchets toxiques et cancérigènes que produisent les morgues alors que le Bénin n'a pas une usine de traitement des eaux usées ? » — Médard Koudébi, interview à Bénin Intelligent, avril 2022

Partie IV — Les acteurs : familles, morguiers, promoteurs, État

4.1 Les familles : entre pauvreté et dignité

Les familles béninoises sont les premiers usagers des morgues et souvent les premières victimes de leur défaillance. Confrontées à un décès, elles doivent d'abord payer les frais de transport du corps, puis les frais de conservation journaliers, puis les frais de préparation du corps avant la sortie. Ces coûts s'accumulent avec la durée du séjour.

Pour les familles les plus pauvres, ces coûts peuvent devenir insurmontables. Le résultat est l'abandon du corps : la famille ne peut plus payer et cesse de venir. Le corps reste à la morgue, indéfiniment, grossissant une masse de corps non réclamés qui surchargent les établissements et finissent par être enterrés en fosse commune sur réquisition du procureur.

Des exemples récents de ce phénomène :

Ces appels répétés des autorités judiciaires et municipales illustrent le caractère chronique du problème des corps abandonnés — un problème que le décret de juin 2024 (limitant à 30 jours le séjour en morgue) tente de résoudre, sans que son application effective soit encore avérée.

4.2 Les morguiers : une corporation mal connue

L'anthropologue Joël Noret (2004, 2010) a produit la description la plus précise disponible du travail des morguiers à la morgue du CNHU de Cotonou. Ses observations montrent une corporation qui a développé ses propres normes professionnelles informelles, ses propres relations avec les familles, et ses propres rapports avec la mort — souvent marqués par une réification progressive du cadavre, nécessaire pour supporter la répétition du travail.

Les morguiers reçoivent souvent une rémunération officielle très basse, compensée par des paiements informels des familles pour diverses prestations : toilette du corps, habillage, coiffure, maquillage, exposition spéciale. Ces pratiques informelles de monétisation des services sont généralisées et souvent tacitement acceptées, faute de rémunération officielle suffisante.

Le revers de cette relation marchande est l'extorsion : des familles rapportent avoir été contraintes de payer des sommes non réglementées pour avoir accès à leur défunt ou pour obtenir des conditions de conservation correctes. En février 2026, quatre agents du CNHU-HKM ont été présentés au procureur pour rançonnement d'usagers.

4.3 Les promoteurs de morgues : un secteur politiquement protégé

La question des promoteurs de morgues est au cœur du blocage réglementaire qui a perduré pendant des années. Médard Koudébi, dont les révélations ont été relayées par VOA Afrique, France 24, Banouto et d'autres médias entre 2016 et 2022, affirme que les morgues privées béninoises appartiennent en grande partie à des personnalités politiques — anciens ministres, directeurs généraux, députés, officiers de police — qui ont utilisé leur influence pour bloquer toute régulation sérieuse du secteur.

« Rien n'est aux normes au Bénin. Je mets au défi celle qui se dit VIP de nous apporter son agrément. Il n'en a pas. Sur les 43 morgues privées au Bénin, il y a une seule qui a d'agrément. » — Médard Koudébi, cité par Banouto, août 2017

Il dénonce également l'usage de prête-noms pour contourner les exigences de nationalité et de qualification, et le recours à des "noms d'emprunt" permettant à des personnalités publiques de posséder des morgues sans que leur nom n'apparaisse officiellement. Le décret de 2024 répond spécifiquement à cette problématique : il prévoit la nationalisation pure et simple de toute maison funéraire opérant par fraude ou nom d'emprunt étranger.

Ces affirmations n'ont pas été confirmées ou infirmées par une enquête judiciaire officielle accessible. Elles constituent des allégations sérieuses, relayées par des médias crédibles et mentionnées dans le rapport d'un atelier interministériel de 2017. Elles doivent être traitées comme telles : sérieuses mais non définitivement établies à ce stade.

4.4 L'État : entre inertie et tentatives de réforme

L'État béninois n'a pas ignoré le problème des morgues. Il a, au contraire, multiplié les tentatives de régulation — mais celles-ci ont longtemps buté sur des résistances internes et des intérêts acquis.

La chronologie des tentatives de réforme est éloquente :

Partie V — Risques sanitaires et environnementaux

5.1 Risques pour le personnel

Le personnel des morgues béninoises est exposé à une combinaison de risques biologiques, chimiques et psychologiques qui, pris ensemble, constituent un danger grave pour leur santé.

Risques biologiques : manipulation de corps en décomposition sans équipement de protection adéquat (gants, masques, combinaisons). Exposition à des agents pathogènes : bactéries anaérobies, moisissures, virus pouvant survivre plusieurs heures à plusieurs jours sur un cadavre. Le VIH/SIDA, l'hépatite B et l'hépatite C peuvent demeurer infectieux dans un cadavre pendant plusieurs jours selon les conditions de conservation.

Risques chimiques : inhalation de formaldéhyde sans protection respiratoire adéquate. Le formol est classé cancérigène certain (groupe 1) par le CIRC. Des études épidémiologiques ont établi un lien entre exposition professionnelle au formaldéhyde et cancers nasopharyngés et leucémies myéloïdes. Au Bénin, 60% du personnel n'est pas vacciné à jour selon l'ABE.

Risques psychologiques : exposition quotidienne à la mort, aux corps en état de décomposition, aux familles en deuil dans des situations de détresse. La "réification" progressive du cadavre décrite par Noret est un mécanisme de défense psychologique, pas une indifférence pathologique — mais elle peut favoriser aussi des comportements déviants à l'égard des dépouilles.

5.2 Risques pour les populations riveraines

35% des morgues inspectées en 2023 sont implantées en agglomération. L'impact sur les riverains peut être :

Ces risques sont reconnus par l'ABE, qui juge "très pressant" le respect des normes environnementales et sanitaires pour "garantir un cadre de vie sain et une bonne santé aux usagers des morgues ainsi qu'aux populations vivant non loin de ces morgues" (rapport ABE 2023).

5.3 Risques épidémiques

La question du risque épidémique posé par les morgues béninoises est évoquée par les spécialistes mais reste difficile à quantifier précisément faute d'études épidémiologiques dédiées au Bénin.

Les principaux vecteurs de risque identifiés sont :

Le risque d'épidémie lié aux morgues est reconnu comme réel par l'ONG Bénin Diaspora Assistance. Ce risque a été amplifié lors de la pandémie de Covid-19 (2020-2021), qui a provoqué une surmortalité temporaire sans que les morgues, déjà saturées, puissent y faire face dans des conditions dignes.

Partie VI — Trafics, scandales et dérives

6.1 Le trafic de restes humains

Le scandale le plus grave révélé ces dernières années concerne le trafic de restes humains à partir de la morgue du CNHU-HKM de Cotonou, le plus grand hôpital du pays.

Le 27 février 2025, des agents d'entretien du CNHU-HKM découvrent des ossements humains dans une zone broussailleuse derrière la clôture de l'établissement. Les investigations permettent de reconstituer cinq squelettes complets, dont les crânes restaient introuvables.

La police républicaine ouvre une enquête. Des messages extraits des téléphones portables des suspects font apparaître des transactions portant sur des crânes, des ongles et d'autres éléments prélevés sur des corps conservés à la morgue. L'affaire révèle un réseau impliquant des morguiers et un chauffeur de corbillard vendant des restes humains à des acheteurs cherchant à en faire usage à des fins de rituels ésotériques.

Chronologie judiciaire :

Ce jugement constitue une première judiciaire au Bénin dans ce type d'affaire, et illustre la gravité des dérives rendues possibles par le déficit de contrôle et la précarité des morguiers.

6.2 Le "jus de morgue" et les rituels ésotériques

Parallèlement au trafic d'ossements révélé en 2025, VOA Afrique signalait dès 2017 l'existence d'un commerce de "jus de morgue" — terme désignant les liquides de décomposition ou les substances prélevées sur des cadavres, utilisées à des fins de rituels de protection, de prospérité ou de malfaisance.

Ce commerce est difficile à documenter précisément par nature. Il est mentionné dans des sources journalistiques sérieuses (VOA Afrique, 2017) et est cohérent avec les pratiques de la tradition divinatoire et magico-religieuse du sud du Bénin, où les substances liées à la mort ont des usages rituels reconnus. Il doit être traité comme un phénomène réel mais dont l'ampleur exacte est inconnue.

6.3 La fraude électorale via les registres de morgue

Médard Koudébi a soulevé, dans plusieurs interviews accordées entre 2017 et 2022, un autre type de dérive : l'usage des registres de morgues pour alimenter des fraudes électorales. Certains promoteurs ou gestionnaires de morgues transmettraient les identités des défunts à des personnalités politiques, qui les utiliseraient pour des votes par procuration.

« Si vous avez la malchance de faire la carte LÉPI avant votre mort, on peut faire voter vos cadavres par procuration. » — Médard Koudébi, Banouto, août 2017

Cette affirmation, dont la vérification rigoureuse excède le périmètre de ce document, n'a pas fait l'objet d'une enquête judiciaire accessible. Elle doit être traitée comme une allégation sérieuse, formulée par un lanceur d'alerte crédible, mais non établie judiciellement à ce stade.

6.4 Les pratiques de rançonnement

Au-delà des trafics, les pratiques de rançonnement ordinaire des familles par le personnel des morgues constituent un problème documenté. Des familles rapportent avoir payé des sommes supérieures aux tarifs officiels, sans reçu, pour des prestations qui auraient dû être gratuites ou incluses dans les frais de conservation.

En février 2026, quatre agents du service d'imagerie médicale du CNHU-HKM ont été présentés au procureur pour avoir exigé 30 000 FCFA à un usager pour une prestation facturée officiellement 18 000 FCFA. Si cet exemple concerne l'imagerie et non la morgue, il illustre une culture de la transaction informelle qui, selon les témoignages, touche aussi les services mortuaires.

Partie VII — Le cadre réglementaire : lacunes et avancées

7.1 L'arsenal juridique avant 2024

Avant le décret de juin 2024, le secteur mortuaire béninois était régi par un arrêté interministériel du 23 février 1995 portant réglementation des activités de pompes funèbres par les entreprises privées — un texte vieux de trente ans, insuffisant, rarement appliqué.

Le code de l'hygiène publique de 1987 avait été actualisé par la loi n°2022-04 du 16 février 2022. Mais les spécialistes du secteur jugent que la partie consacrée aux morgues et cimetières de cette loi est lacunaire : elle ne fixe pas de distance minimale entre une morgue et les habitations, n'impose pas de durée maximale de séjour, ne réglemente pas les produits utilisés, et ne définit pas les conditions de travail du personnel.

7.2 Le décret n°2024-991 du 19 juin 2024 : le texte le plus ambitieux

Le décret n°2024-991 du 19 juin 2024, portant réglementation du secteur funéraire en République du Bénin, constitue la réforme réglementaire la plus complète jamais adoptée dans ce domaine. Signé par le président Patrice Talon et six ministres, il comprend 73 articles organisés en 7 chapitres.

Ses principales dispositions :

Ce texte répond à la plupart des lacunes identifiées depuis des années par les spécialistes. Il représente, sur le papier, une avancée substantielle.

7.3 Les limites du décret : la question de l'application

Adopter un texte réglementaire et l'appliquer effectivement sont deux choses différentes. Plusieurs indicateurs suggèrent que l'application du décret de 2024 reste incomplète :

Le scandale des ossements au CNHU (février 2025) — survenu huit mois après l'entrée en vigueur du décret — illustre la persistance de problèmes graves même après l'adoption d'un cadre réglementaire renforcé.

7.4 Ce que le décret ne règle pas encore

Plusieurs lacunes subsistent, que les spécialistes pointent :

Partie VIII — Les résultats chiffrés de l'inspection ABE 2023

L'Agence Béninoise pour l'Environnement (ABE) a réalisé en avril 2023 la mission d'inspection environnementale la plus récente et la plus documentée sur les morgues béninoises. Elle a inspecté 22 établissements dans 18 communes et 7 départements. En voici les principaux résultats :

IndicateurRésultatStatut
Morgues construites en agglomération35%⚠ Préoccupant
Morgues privées avec autorisation de construction (ministère Santé)75%△ Partiel
Morgues privées SANS agrément d'installation (ministère Intérieur)86%✗ Critique
Morgues sans Certificat de Conformité Environnementale et Sociale (CCES)70%✗ Critique
Morgues sans extracteur d'air ni température de -10°C60%✗ Critique
Morgues assurant une bonne gestion des eaux usées85%✓ Relatif
Morgues dégageant des odeurs nauséabondes perceptibles20%⚠ Préoccupant
Personnel sans vaccination à jour (manipulation de dépouilles)60%✗ Critique
Taux de morgues en situation de saturation65%✗ Critique
Corps abandonnés (y compris sous décision de justice) sur 22 établissements186 corps✗ Critique

Source : Agence Béninoise pour l'Environnement (ABE), Rapport général d'inspection des morgues, 17-29 avril 2023, 22 établissements funéraires dans 18 communes et 7 départements du Bénin.

La conclusion du rapport est sans ambiguïté : le profil environnemental et sanitaire des morgues publiques est systématiquement inférieur à celui des morgues privées inspectées. L'État est donc, dans ce domaine, plus défaillant que le secteur privé formel.

Partie IX — Perspectives et recommandations

9.1 Ce qui a commencé à changer

Il serait inexact de présenter la situation comme totalement figée. Plusieurs évolutions positives méritent d'être notées :

9.2 Ce qui doit encore changer

Les recommandations formulées par les spécialistes et qui restent d'actualité :

9.3 La question de la volonté politique

La réforme du secteur mortuaire béninois n'est pas techniquement complexe. Les normes sont connues. Les solutions sont identifiées. Le décret de 2024 fournit un cadre juridique utilisable. Ce qui manque — et ce qui a manqué pendant vingt ans — est une volonté politique capable de s'imposer aux intérêts particuliers qui ont prospéré dans l'opacité du secteur.

La condamnation des morguiers du CNHU en 2026 et la signature du décret de 2024 sont des signaux encourageants. Mais la persistance des corps abandonnés, des inhumations clandestines à domicile, et des morgues non conformes en 2025-2026 indique que le passage du texte réglementaire à la réalité concrète reste un défi majeur.

Conclusion

Ce document a décrit ce qui se passe dans les morgues béninoises : des corps entassés dans des casiers non réfrigérés ou conçus pour le poisson, un personnel sans protection ni vaccination, des liquides toxiques rejetés dans un environnement non équipé pour les traiter, des corps qui attendent des mois ou des années avant d'être réclamés, des trafics d'ossements et de restes humains, un secteur privé largement illégal qui a bénéficié pendant des années de protections politiques.

La situation n'est pas irréversible. Le décret de 2024 ouvre une voie. Les inspections de l'ABE fournissent des données. La justice commence à s'emparer des cas les plus graves. Mais la distance entre le droit et le fait reste considérable, et les morts béninois méritent mieux que ce que leur offre aujourd'hui le secteur mortuaire de leur pays.

« L'état des lieux de ce secteur funéraire au Bénin à ce jour est simplement catastrophique, cruel et inhumain. » — Médard Koudébi, spécialiste de l'hygiène funéraire, Bénin Intelligent, novembre 2024

Sources et références

Sources officielles béninoises

Sources académiques

Sources journalistiques

Organisations

Ce document a été rédigé en juin 2026. Les informations disponibles couvrent la période jusqu'à fin mars 2026. L'affaire des ossements du CNHU, close judiciairment le 26 mars 2026, est la dernière évolution majeure prise en compte. Toute information postérieure à cette date n'est pas reflétée dans ce document.