Note liminaire à la partie III
Les conventions des parties précédentes s’appliquent. Deux documents du Bureau international du Travail (BIT) tiennent une place centrale : une étude de cas de 2021 sur l’apprentissage dans l’économie informelle au Bénin, rédigée en 2019, et une enquête de 1992 sur les banquiers ambulants, qui reste la description chiffrée la plus précise trouvée de cette institution financière informelle. Les données les plus récentes — certification des apprentis en 2025-2026, programme ARCH — proviennent de sources gouvernementales et de la presse ; elles relèvent en partie de la communication institutionnelle et sont signalées comme telles.
Chapitre 6. Les artisans et l’apprentissage
Dans les ateliers de couture, de coiffure, de mécanique, de menuiserie ou de soudure, l’apprentissage est la principale voie d’accès à un métier pour la jeunesse béninoise. Il se déroule presque entièrement dans l’économie informelle, sous l’autorité d’un patron, et s’achevait traditionnellement par une cérémonie de « libération ». Depuis vingt ans, l’État cherche à le reconnaître et à le certifier.
6.1. Un poids considérable
Le nombre d’apprentis était estimé à plus de 300 000 en 2017 par le Programme d’appui à la formation professionnelle artisane et agricole (PAFPAA, cité par BIT, 2021). [Confiance : moyenne — estimation de programme.] La raison de cette ampleur est simple : l’accès à l’enseignement technique et à la formation professionnelle formels exige d’avoir achevé la classe de cinquième, soit neuf années de scolarité, alors que le nombre médian d’années de scolarité des 5-17 ans était de quatre ans ; l’enseignement technique formel n’accueillait qu’environ 5 % des jeunes d’âge secondaire, soit quelque 50 000 élèves (BIT, 2021). [Confiance : moyenne — chiffres cités par le BIT sans année de référence précise.] Pour la majorité des jeunes, l’atelier remplace l’école professionnelle.
La nomenclature béninoise des métiers de l’artisanat comptait environ 310 métiers ; l’étude du BIT donne 310 à un endroit et 311 à un autre (BIT, 2021). Ils sont regroupés en huit branches d’activité (Fonds national de la microfinance, s.d. ; Le Matinal, 2025). Une étude du Fonds national de la microfinance (FNM) sur les artisans visés par le programme ARCH indique que les branches « métaux et constructions métalliques, mécanique, électromécanique, électronique, électricité », « textile, habillement, cuirs et peaux » et « agroalimentaire, alimentaire et restauration » représentaient respectivement 24,8 %, 18,2 % et 14,4 % des artisans étudiés, et que 79,2 % d’entre eux avaient entre 25 et 45 ans (FNM, s.d.). [Confiance : moyenne — la taille et le mode de constitution de l’échantillon ne sont pas indiqués.]
Les artisans sont représentés par une organisation professionnelle et par une institution consulaire. Le BIT mentionnait en 2019 la Confédération nationale des artisans du Bénin (CNAB), avec ses collectifs départementaux et communaux, et l’Union des chambres interdépartementales des métiers du Bénin (UCIM-B) (BIT, 2021). En 2025-2026, c’est la Chambre des métiers de l’artisanat du Bénin (CMA-Bénin), présidée par Soufiyanou Imorou, qui organise l’examen de certification des apprentis (CMA-Bénin, 2026 ; ministère des PME, 2026). [Confiance : élevée.]
6.2. L’apprentissage traditionnel et la « libération »
L’apprentissage traditionnel repose sur un accord entre l’apprenti, ou sa famille, et un patron : l’apprenti travaille dans l’atelier pendant plusieurs années, apprend par l’observation et la pratique, et paie des frais d’entrée et de formation. À la fin, le patron le « libère » lors d’une cérémonie qui atteste qu’il peut exercer à son compte. Les sources consultées décrivent cette organisation dans ses grandes lignes sans en donner de mesure statistique récente : durée moyenne, montant des frais, âge d’entrée. [Confiance : moyenne sur la description générale ; aucune donnée chiffrée représentative trouvée.]
Le coût de la libération est un sujet de plainte ancien. Un article de 2025, favorable à la réforme gouvernementale, affirme qu’alors que la formation elle-même coûtait peu, les parents devaient débourser « des fortunes » pour la cérémonie, et que beaucoup d’apprentis, faute de pouvoir payer, se retrouvaient serveuses de buvette ou conducteurs de zémidjan (Le Béninois Libéré, 2025). [Confiance : faible — affirmation générale sans chiffres, émanant d’un article militant pour la réforme.] L’enquête du BIT de 1992 sur les banquiers ambulants apporte un indice concret et daté : les apprentis représentaient 22 % de la clientèle des collecteurs d’épargne interrogés, et épargnaient notamment pour préparer la « dot de libération » et acheter le matériel de leur installation (Adechoubou et Tomety, BIT, 1992). [Confiance : moyenne — petit échantillon de 83 clients.]
Selon le BIT, les cérémonies de libération ont continué d’exister après la création des certificats officiels, mais « l’ampleur des exigences des patrons » aurait nettement diminué (BIT, 2021). [Confiance : moyenne — constat qualitatif.]
6.3. La certification publique : CQP et CQM (2005-2020)
En 2001, un document de politique nationale de l’enseignement technique et de la formation professionnelle a fait de la modernisation de l’apprentissage informel un axe prioritaire. Le décret n° 2005-117 du 17 mars 2005 a ensuite organisé la reconnaissance par l’État des compétences acquises par l’apprentissage, en instituant deux certificats destinés à remplacer les cérémonies de libération (BIT, 2021). [Confiance : élevée — textes cités par le BIT avec leurs références.]
Le Certificat de qualification professionnelle (CQP) sanctionne un apprentissage dit dual : trois ans partagés entre l’atelier et un centre de formation, pour des apprentis ayant au moins le niveau du cours moyen. Les premiers apprentis inscrits en 2003 l’ont obtenu en 2005 ; il a été organisé jusqu’en 2018 dans treize métiers seulement, de la mécanique deux-roues à la photographie. Le Certificat de qualification aux métiers (CQM), prévu par le décret n° 2010-641 du 31 décembre 2010, sanctionne un apprentissage en entreprise sans obligation de cours complémentaires, par des épreuves pratiques et orales ; il a remplacé sur l’ensemble du territoire les examens de fin d’apprentissage traditionnel (EFAT) qui existaient auparavant (BIT, 2021). [Confiance : élevée.]
Le BIT situe la première édition expérimentale du CQM en octobre 2013 dans 29 communes, mais son propre tableau fait apparaître une session d’avril 2013 ; cette incohérence interne à la source n’a pas pu être résolue. [Confiance : moyenne sur la date exacte.]
Tableau 7. Admis au CQM de 2013 à 2018
| Session | Admis | Dont femmes | Part des femmes |
|---|---|---|---|
| Avril 2013 | 1 148 | 751 | 65 % |
| Avril 2014 | 2 594 | 1 854 | 71 % |
| Octobre 2014 | 2 583 | 1 773 | 69 % |
| Avril 2015 | 3 600 | 2 517 | 70 % |
| Octobre 2015 | 3 308 | 2 295 | 69 % |
| Avril 2016 | 3 795 | 2 795 | 74 % |
| 2017 | Non connu | Non connu | — |
| Avril 2018 | 9 135 | 6 293 | 69 % |
Source : Direction de l’enseignement technique et de la formation professionnelle (DETFP, 2018), citée par BIT (2021). Les femmes représentent en moyenne environ 70 % des admis, ce qui correspond, selon le BIT, à la répartition par sexe dans l’artisanat. Ce chiffre doit être rapproché de la forte présence féminine dans la couture et la coiffure. [Confiance : élevée pour les chiffres de la source.]
Une contribution béninoise à un atelier régional du BIT, publiée en 2025, donne pour la période 2013-2020 un total de 127 840 inscrits au CQM, 125 856 présents et 120 658 admis, soit un taux de réussite de 96 %, selon la Direction des examens et concours ; pour le CQP, elle donne 13 086 inscrits, 12 401 présents et 12 089 admis, soit 97 %, sans préciser la période (BIT, 2025). [Confiance : moyenne — ces taux très élevés interrogent sur la sélectivité de l’examen, question que les sources ne traitent pas.]
Les limites relevées par le BIT
L’étude de cas du BIT (2021) relève plusieurs faiblesses du dispositif. Le CQP ne couvrait que 13 métiers et le CQM moins d’une centaine sur environ 310. Les conditions du CQP — niveau scolaire, fréquentation d’un centre, test d’admission, financement aléatoire par le Fonds de développement de la formation continue et de l’apprentissage, le FODEFCA — décourageaient apprentis et patrons, qui lui préféraient le CQM. Le financement du FODEFCA dépendait d’une subvention publique variable, sans lien avec la taxe d’apprentissage payée par les entreprises formelles. Aucune certification ne reconnaissait les compétences des patrons eux-mêmes, dont certains rechignaient à présenter leurs apprentis de peur d’être moins valorisés qu’eux. Enfin, et c’est essentiel pour une étude universitaire, il n’existait selon le BIT aucune étude d’impact mesurant l’effet de ces certificats sur l’insertion ou les revenus des diplômés. [Confiance : élevée sur ces constats, datés de 2019.]
6.4. Le « CQM rénové » (depuis 2023)
Le décret n° 2022-389 du 13 juillet 2022 a refondu le CQM, et un arrêté interministériel de 2023 a fixé les modalités de l’examen (Le Béninois Libéré, 2025). [Confiance : moyenne — références réglementaires rapportées par la presse, textes non consultés.] L’examen est désormais organisé par la CMA-Bénin avec l’appui technique de la Direction des examens et concours (ministère des PME, 2026). Ce transfert répond à une revendication que le BIT signalait déjà en 2019 : les chambres de métiers réclamaient la responsabilité des examens au nom du code communautaire de l’artisanat de l’UEMOA (BIT, 2021).
Les conditions d’inscription sont précisées par la CMA-Bénin : avoir au moins 17 ans au 31 décembre de l’année, avoir suivi une formation par apprentissage d’une durée conforme à celle fixée par les corps de métiers, disposer d’un contrat d’apprentissage ou d’une attestation de travail et être présenté par un maître artisan ou un directeur de centre. Les frais d’examen s’élèvent à 12 500 francs CFA, payables uniquement en ligne (CMA-Bénin, 2025 et 2026). [Confiance : élevée — source primaire.] Ce montant et le paiement en ligne ont suscité une résistance d’artisans dans le département du Zou en 2025 (Le Béninois Libéré, 2025). [Confiance : moyenne.]
Tableau 8. Les sessions récentes du CQM rénové
| Session | Candidats | Hommes / femmes | Métiers | Source |
|---|---|---|---|---|
| Oct. 2025 — 5e édition | 41 934 | 17 316 / 24 618 | 139 | Le Matinal, 2025 |
| Avril 2026 — 6e édition | 38 507 | 15 597 / 22 910 | 126 | Ministère des PME, 2026 |
La session d’avril 2026 comptait aussi 157 candidats en détention et 57 candidats en situation de handicap, répartis dans 109 centres d’examen (ministère des PME, 2026). Selon le président de la CMA-Bénin, 209 230 apprentis ont obtenu le CQM depuis 2023 (Le Matinal, 2026). [Confiance : moyenne — chiffre déclaratif ; le nombre d’admis par session n’a pas été trouvé.] Les femmes restent majoritaires, autour de 59 % des candidats aux deux dernières sessions, soit une part un peu plus faible que parmi les admis de 2013-2018 ; la comparaison porte toutefois sur des candidats d’un côté et des admis de l’autre, et n’est donc qu’indicative.
6.5. Formation continue et crédit : le volet ARCH
Le programme d’Assurance pour le renforcement du capital humain (ARCH), présenté au chapitre 7, comporte un volet formation destiné aux artisans. Une cérémonie de remise d’attestations à la cohorte 2025 s’est tenue le 24 mars 2026 à Abomey-Calavi (Gouvernement du Bénin, 2026). Un article de mai 2026 affirme que plus de 8 500 professionnels ont bénéficié gratuitement de ces formations (Le Matinal, 2026b) ; le budget 2026 du ministère des Affaires sociales prévoyait la formation de 7 000 artisans dans l’année (Economia24, 2025). [Confiance : moyenne — chiffres officiels déclaratifs ; les deux ne portent pas sur la même période.]
Le même volet s’accompagne d’un crédit spécifique distribué par le FNM à travers les institutions de microfinance. Les montants diffèrent selon les sources : de 100 000 à 2 000 000 francs CFA selon Le Matinal (2026b) ; un besoin n’excédant pas 500 000 francs selon la fiche du produit publiée par le FNM (FNM, s.d.). [Confiance : faible sur les plafonds actuels ; la fiche du FNM, source primaire, est peut-être antérieure à une révision.]
6.6. Synthèse
L’apprentissage est l’école professionnelle de fait de la majorité des jeunes Béninois qui ne poursuivent pas leur scolarité. L’État a construit en vingt ans un système de certification qui s’est considérablement élargi : de quelques centaines d’admis au CQP par an dans les années 2000 à près de 40 000 candidats par session au CQM rénové. Il a transféré l’organisation de l’examen aux chambres de métiers et fixé des frais officiels, avec l’objectif affiché de remplacer les libérations coûteuses. Trois questions restent ouvertes faute de données : ce que coûte réellement un apprentissage aujourd’hui, pour l’apprenti et sa famille ; ce que le certificat change à l’insertion et aux revenus ; et la place des apprentis mineurs, que les sources consultées n’abordent pas.
Chapitre 7. Épargner et se protéger : tontines, banquiers ambulants, microfinance, ARCH
Les travailleurs de l’informel n’ont, par définition, ni retraite, ni assurance maladie liée à l’emploi, ni accès facile au crédit bancaire. Ils ont développé, bien avant l’intervention de l’État, des institutions financières et solidaires qui leur sont propres. Ce chapitre les décrit, puis examine les dispositifs publics récents.
7.1. Un vide à combler
La faiblesse de la protection sociale formelle est bien documentée. Un article universitaire de 2025 sur le programme ARCH rappelle, citant un document de la présidence de 2017, que plus de 94,3 % de la population active travaille hors des régulations sociales formelles ; il cite aussi une estimation de la Banque mondiale (2023) selon laquelle les programmes sociaux ne représenteraient que 0,05 % du PIB. Il souligne que les ménages du secteur informel s’appuient de longue date sur des mécanismes informels : tontines, groupes d’entraide, associations professionnelles et corporations de métiers (Afrique contemporaine, 2025). [Confiance : moyenne — seul le résumé a été lu ; les chiffres sont cités de seconde main.]
Le système bancaire a aussi connu une crise majeure. Selon l’enquête du BIT de 1992, les trois banques d’État ont été liquidées successivement : la Caisse nationale de crédit agricole en 1987, la Banque béninoise pour le développement en 1989 et la Banque commerciale du Bénin en 1990 ; files d’attente, plafonds de retrait, gel des comptes et salaires payés avec des mois de retard ont détourné les épargnants des banques, et une partie des commerçants a même domicilié ses comptes au Togo (Adechoubou et Tomety, BIT, 1992). [Confiance : élevée sur les liquidations, faits notoires rapportés par une source sérieuse.] C’est dans ce contexte que les collecteurs d’épargne informels ont connu une expansion rapide à partir de 1986-1987.
7.2. Les formes de la tontine
Le mot « tontine » recouvre des réalités différentes. L’enquête du BIT de 1992 en distingue quatre formes, telles que les décrivent les collecteurs eux-mêmes (Adechoubou et Tomety, BIT, 1992). [Confiance : élevée pour la typologie, qui est celle de la source.]
Tableau 9. Typologie des tontines d’argent au Bénin — 1992
| Type | Fonctionnement |
|---|---|
| Tontine mutuelle | Cotisation entre personnes qui se connaissent — métier, parenté, voisinage ; chaque membre reçoit à tour de rôle la totalité des cotisations ; pas de prélèvement pour un organisateur. |
| Tontine commerciale | Les épargnants ne se connaissent pas forcément ; un tontinier sédentaire garde l’argent contre une rémunération équivalant à une mise. |
| Tontine financière | Collecte de l’épargne avec possibilité d’avances sur les cotisations ; c’est le cas du banquier ambulant. |
| Tontine d’affaires | Forme alors récente, dite introduite du Cameroun, réunissant des personnes aisées capables d’épargner des millions par mois, recyclés en crédits d’investissement. |
Le vocabulaire local témoigne de l’ancienneté de ces pratiques. Selon la même source, les termes génériques gbê — fon, goun, mahi —, esu — nagot — et adjonou — goun — désignent la tontine, la cotisation ou l’entraide mutuelle ; akouègbé — fon — désigne la tontine d’argent. [Confiance : moyenne — graphies et attributions de la source, non normalisées ; à comparer avec les graphies attestées par fongbebenin.com et à vérifier auprès d’un locuteur.] Michel Lelart, qui a consacré plusieurs travaux aux tontines béninoises (Lelart, 1989 ; Lelart et Gnansounou, 1990), soulignait déjà qu’il n’existe pas d’appellation unique.
La tontine sert autant la vie sociale que le commerce. L’étude de la FAO rapportait en 1994 que les détaillantes de Cotonou se cotisaient pour les funérailles d’une collègue et que l’argent des tontines, même regroupant des vendeuses d’une même filière, servait autant aux obligations familiales et sociales qu’à l’activité (FAO, s.d., voir chapitre 5). Les zémidjans pratiquent eux aussi des tontines rotatives, organisées par affinités, que des promoteurs ont cherché à numériser (voir chapitre 2).
7.3. Les banquiers ambulants : portrait d’une institution
Le banquier ambulant — on parle aussi de tontinier ou de collecteur — passe chaque jour chez ses clients, au marché ou à l’atelier, pour recueillir une mise fixe choisie par l’épargnant. Il la note sur une carte individuelle. En fin de mois, il rend l’épargne accumulée moins une mise, qui constitue sa rémunération. L’enquête du BIT, menée en janvier-février 1992 auprès de 63 banquiers ambulants et 83 clients à Cotonou, Abomey et Bohicon, en donne une description détaillée (Adechoubou et Tomety, BIT, 1992). [Confiance : moyenne pour l’ensemble de la section — données anciennes, échantillon limité, mais méthode explicite.]
Fonctionnement
Le contrat porte sur trente mises journalières. À Cotonou, 90 % des banquiers acceptaient des mises minimales de 100 francs CFA ou moins, ce qui rend le système accessible aux très petits revenus, mais 30 % servaient aussi une clientèle aisée capable de verser au moins 10 000 francs par jour. Un banquier suivait en moyenne 221 clients. Le prélèvement d’une mise sur trente représente environ 3,3 % des fonds collectés chaque mois, soit l’équivalent de 39,6 % par an, taux que les auteurs comparent au seuil de l’usure — 24,6 % — tout en rappelant que les banquiers refusent de parler d’intérêt, puisqu’ils ne prêtent pas au sens strict.
Le service le plus recherché n’était pas la garde de l’argent mais l’avance : à Cotonou, 95 % des épargnants obtenaient une avance sur leur épargne avant la fin du mois, et 62,5 % citaient la facilité de crédit comme motif principal d’adhésion. La carte fait foi, selon une règle imprimée sur presque toutes les cartes : « qui perd sa carte perd son argent ». Le marché Dantokpa concentrait près des deux tiers de la clientèle des banquiers de Cotonou.
Clientèle et revenus
Les femmes représentaient 79 % de la clientèle à Cotonou et 69 % à Abomey et Bohicon, alors que les banquiers eux-mêmes étaient presque tous des hommes — une femme sur 54 enquêtés à Cotonou. Les commerçants formaient 32 % de la clientèle, devant les apprentis — 22 % —, les ménagères — 21 % —, les artisans et ouvriers — 16 % — et les fonctionnaires — 10 %. Les revenus des banquiers étaient très inégaux : environ 105 000 francs nets par mois pour les plus anciens, parfois davantage qu’un cadre supérieur de la fonction publique selon les auteurs, contre environ 26 000 francs pour les banquiers installés entre 1988 et 1990 et environ 7 000 francs pour les débutants, en dessous du salaire minimum.
Une estimation nationale
Les auteurs estimaient à 440 le nombre de banquiers ambulants au Bénin, dont 200 dans l’Atlantique — Cotonou compris —, et à environ 750 millions de francs CFA l’épargne qu’ils collectaient chaque mois, soit près de neuf milliards par an. [Confiance : faible sur ces totaux — extrapolation déclarée comme telle par les auteurs.] Ils concluaient que la suppression de ces intermédiaires provoquerait un retour à la thésaurisation.
Risques et organisation
Le système repose sur la confiance et la réputation. Parmi les 83 clients interrogés, quatre avaient déjà été victimes de la fuite de leur banquier ; au moment de l’enquête, un collecteur de Bohicon venait de disparaître avec plus d’un million de francs. Les banquiers, de leur côté, se plaignaient des avances non remboursées et des contestations sur les mises versées. Une Association des tontiniers de Cotonou (ATOCO) a été créée le 18 avril 1992 en présence de 89 banquiers ambulants, après une première rencontre entre les tontiniers et le chef de l’État le 13 février 1992.
Selon les banquiers interrogés, les plus anciens collecteurs du Bénin étaient d’origine yoruba et nagot, et l’activité se serait implantée autour de la Seconde Guerre mondiale en progressant d’est en ouest ; des travaux cités par les auteurs situent l’apparition des mobile bankers au Nigeria à la fin des années 1920. [Confiance : moyenne.] L’étude rapporte aussi un récit d’origine mythique situant l’invention de la banque ambulante à Ilé-Ifè ; il est présenté par la source comme tel.
Aucune enquête plus récente d’ampleur comparable sur les banquiers ambulants béninois n’a été trouvée. Leur situation actuelle, face à la microfinance et à l’argent mobile, reste à documenter. [Confiance : élevée sur l’absence dans les sources consultées.]
7.4. Microfinance et argent mobile
Deux circuits formels ont pris le relais d’une partie de ces fonctions. Selon le tableau de bord de la BCEAO pour 2023, le Bénin comptait environ 3,09 millions de comptes bancaires et environ 4,14 millions de comptes dans les institutions de microfinance (BCEAO, 2024). [Confiance : moyenne — lecture d’un tableau dont la mise en page a été partiellement perdue lors de la consultation.] Le nombre de comptes de microfinance dépassait donc celui des comptes bancaires.
L’argent mobile a connu une croissance plus rapide encore. Selon l’Autorité de régulation des communications électroniques et de la poste (ARCEP), le nombre de comptes de services financiers mobiles est passé de 2,6 millions fin 2018 à 11,1 millions fin 2023, et le taux de pénétration de 23 % à 89 %, l’ARCEP précisant que les chiffres réels sont inférieurs en raison de la détention de plusieurs puces (Osiris, 2024, reprenant l’ARCEP). [Confiance : moyenne.] Une autre source affirme qu’en 2019, le Bénin comptait déjà plus de 11 millions de comptes de monnaie mobile enregistrés selon la BCEAO, contre moins de deux millions de comptes bancaires (TechCabal, 2021). [Confiance : faible.] Les deux séries sont difficilement compatibles pour 2018-2019 ; l’écart tient probablement à la différence entre comptes enregistrés et comptes actifs, mais aucune des deux sources ne le précise.
L’État s’appuie sur ces canaux. Le « Microcrédit Alafia », produit public mis en œuvre par le FNM à travers les institutions de microfinance partenaires, verse le crédit directement sur le téléphone du bénéficiaire, qui rembourse sans se déplacer (FNM, s.d.). [Confiance : élevée — source primaire ; le volume de crédits distribués n’a pas été trouvé.]
7.5. L’ARCH : une protection sociale pour l’informel
Conception
L’Assurance pour le renforcement du capital humain (ARCH), lancée sous la présidence de Patrice Talon et gérée par l’Agence nationale de protection sociale (ANPS), remplace le projet antérieur de régime d’assurance maladie universelle (RAMU). Elle comprend quatre services : une assurance maladie, qui en est le volet principal, une formation professionnelle, un microcrédit et une assurance retraite, destinés en priorité aux plus pauvres et aux travailleurs de l’agriculture, du commerce, du transport, de l’artisanat, de l’art et de la culture (ANPS, s.d. ; CLEISS, s.d.). [Confiance : élevée.] L’État prend en charge la totalité de l’assurance maladie des personnes en situation d’extrême pauvreté et une partie pour les pauvres non extrêmes de nationalité béninoise ; l’assurance maladie doit, selon l’ANPS, devenir obligatoire par la loi pour tous les résidents. L’accès suppose une carte biométrique délivrée par l’Agence nationale d’identification des personnes (ANIP). Une phase pilote a été lancée en 2019 (CLEISS, s.d.).
Mise en œuvre
Selon l’ANPS, le volet assurance maladie est désormais opérationnel dans les douze départements (ANPS, s.d.). Il couvre gratuitement les consultations générales et vingt-deux affections et actes médicaux, avec les analyses correspondantes (Bénin révélé, s.d.). En mars 2026, les autorités indiquaient que 120 000 ménages avaient déjà bénéficié d’une prise en charge gratuite (Africa24, 2026). Le budget 2026 prévoyait la prise en charge de 150 000 ménages en extrême pauvreté (Economia24, 2025). [Confiance : moyenne — chiffres officiels déclaratifs, non vérifiés de façon indépendante.] Aucune évaluation indépendante de l’effet du programme sur l’accès aux soins n’a été consultée ; l’article d’Afrique contemporaine (2025) cité plus haut porte sur la gouvernance et la pérennisation du dispositif et mériterait une lecture complète.
Le volet retraite, le moins documenté
Le document de projet de l’ARCH envisageait la création d’un fonds de pension en partenariat avec les compagnies d’assurance, la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et le Fonds national des retraites du Bénin (ARCH, document de projet, s.d.). Le Centre des liaisons européennes et internationales de sécurité sociale indique que la cotisation retraite des artisans et travailleurs de l’informel « devrait » s’élever à 30 000 francs CFA par an avec une contribution de l’État de 20 %, et rappelle qu’un régime d’affiliation volontaire des travailleurs indépendants et informels existait déjà depuis 2013 auprès de la Caisse mutuelle de prévoyance sociale, créée par le décret n° 2013-135 du 20 mars 2013 (CLEISS, s.d.). [Confiance : moyenne sur ces paramètres, formulés au conditionnel.] L’état de mise en œuvre de ce volet en 2026, et le nombre d’adhérents, n’ont pas été trouvés. [Confiance : élevée sur l’absence dans les sources consultées.]
7.6. Synthèse
Face à l’absence de protection sociale et à l’effondrement bancaire des années 1980, les travailleurs de l’informel ont construit leurs propres institutions : tontines mutuelles, tontiniers sédentaires, banquiers ambulants, associations d’entraide. Ces dispositifs offrent de l’épargne forcée, des avances rapides et une solidarité face aux événements familiaux, au prix de frais élevés et d’un risque de défaillance du collecteur. Depuis les années 2010, la microfinance, l’argent mobile et le programme ARCH ont ouvert des voies formelles. Leur articulation avec les pratiques anciennes, qu’il s’agisse de concurrence ou de complémentarité, n’est pas documentée dans les sources consultées. C’est l’un des chantiers de recherche les plus nécessaires sur l’informel béninois.
Suite du document. La partie IV comprendra le chapitre 8 — l’État face à l’informel : statut de l’entreprenant et son évaluation expérimentale, fiscalité, déguerpissements, marchés modernes, bilan des politiques —, la conclusion générale, un lexique des termes fon et gun avec leurs incertitudes, et la bibliographie générale consolidée.
Bibliographie — partie III
Classement alphabétique. La nature de chaque source — primaire, secondaire ou tertiaire — est indiquée en fin de notice. Les pages web ont été consultées en septembre 2026.
Adechoubou, M. A. et Tomety, S. N. (1992). Les banquiers ambulants au Bénin. Services financiers et allègement de la pauvreté, document de travail n° 4. Genève : Bureau international du Travail. ilo.org. [Primaire — enquête originale, 1992]
Africa24 (2026, 11 mars). « Bénin : l’ARCH pour renforcer le capital humain ». africa24tv.com. [Secondaire — presse, propos officiels]
Afrique contemporaine (2025). « L’assurance maladie du programme ARCH au Bénin : conception, gouvernance et défis de pérennisation ». Afrique contemporaine, n° 279, p. 39-57. DOI : 10.3917/afco1.279.0039. Résumé seul consulté. [Secondaire — universitaire]
ANPS (s.d.). « Présentation de ARCH » et page d’accueil. anps.social.gouv.bj. [Primaire — institutionnelle]
ARCH (s.d.). Document de projet de l’Assurance pour le renforcement du capital humain. p4h.world. [Primaire — document de projet]
BCEAO (2024). Tableau de bord de l’inclusion financière dans l’UEMOA au titre de l’année 2023. bceao.int. [Primaire — statistique officielle]
Bénin révélé (s.d.). « La phase de généralisation du projet ARCH est enclenchée ». beninrevele.bj. [Primaire — site gouvernemental]
BIT (2021). Étude de cas : mise à jour des connaissances sur l’apprentissage professionnel dans l’économie informelle au Bénin, rédigée par B. Savadogo en 2019. Genève : Bureau international du Travail. [Secondaire — institutionnelle, fondée sur données primaires]
BIT (2025). Contributions du Bénin à l’atelier régional sur l’apprentissage — version définitive. ilo.org. [Secondaire — institutionnelle]
CLEISS (s.d.). « La sécurité sociale des indépendants au Bénin » et « La sécurité sociale des salariés au Bénin ». cleiss.fr. [Secondaire — institutionnelle]
CMA-Bénin (2025 et 2026). Communiqués relatifs aux inscriptions au CQM, sessions d’avril 2025 et d’avril 2026 ; page d’accueil. cmabenin.bj. [Primaire — institution consulaire]
Economia24 (2025, 24 novembre). « Bénin : prise en charge en 2026 de 150 000 ménages en extrême pauvreté ». economia24.bj. [Secondaire — presse]
FAO (s.d.). « La distribution alimentaire à Cotonou ». Voir bibliographie de la partie II. [Secondaire]
FNM (s.d.). Pages « Microcrédit Alafia » et « ARCH ». Fonds national de la microfinance. fnm.bj. [Primaire — institutionnelle]
Gouvernement du Bénin (2026, 25 mars). « ARCH Formation : le Gouvernement célèbre une nouvelle génération d’artisans qualifiés ». gouv.bj. [Primaire — communiqué officiel]
Le Béninois Libéré (2025, 14 mai). « Augmentation des frais de dossier pour le CQM : les artisans du Zou font de la résistance face à la légalité ». lebeninoislibere.bj. [Secondaire — presse, ton engagé]
Le Matinal (2025, 28 octobre). « Examen du CQM, session d’octobre 2025 : 41 934 candidats à l’assaut du précieux sésame ». lematinal.bj. [Secondaire — presse]
Le Matinal (2026, 22 avril). « Examen du CQM, session d’avril 2026 : 38 507 candidats composent au plan national ». lematinal.bj. [Secondaire — presse]
Le Matinal (2026b, 29 mai). « CMA, ARCH, CQM : une décennie de dignité retrouvée pour les artisans béninois ». lematinal.bj. [Secondaire — presse, ton favorable au gouvernement]
Lelart, M. (1989). « L’épargne informelle en Afrique. Les tontines béninoises ». Tiers-Monde, t. 30, n° 118, p. 271-298. Persée. [Secondaire — universitaire]
Lelart, M. et Gnansounou, S. (1990). « Tontines et banquiers ambulants sur les marchés africains : le marché Saint-Michel de Cotonou ». In Lelart, M. (dir.), La tontine. Paris : AUPELF-UREF, p. 109-133. Cité par Adechoubou et Tomety (1992). [Secondaire — universitaire, non consultée]
Ministère des Petites et Moyennes Entreprises et de la Promotion de l’emploi (2026). « Lancement officiel de l’examen du CQM, session d’avril 2026 : 38 507 candidats passent l’examen ». pmepe.gouv.bj. [Primaire — communiqué officiel]
MIT Solve (s.d.). Fiche du projet Tonti+. Voir bibliographie de la partie I. [Secondaire]
Osiris (2024, 19 juin). « Bénin : 89 % de taux de pénétration du mobile money », reprise du rapport d’activités 2023 de l’ARCEP. osiris.sn. [Secondaire — reprise de données primaires]
TechCabal (2021, 1er novembre). « L’argent mobile au Bénin ». techcabal.com. [Secondaire — presse spécialisée]