Avertissement méthodologique
Ce document est le fruit d'une synthèse documentaire approfondie sur la famille au Bénin. Il s'appuie sur des travaux ethnologiques, sociologiques, historiques et démographiques publiés, ainsi que sur des données statistiques officielles (INSAE, UNICEF, OMS, Banque mondiale) et des enquêtes de terrain réalisées par des chercheurs béninois et étrangers.
Plusieurs précautions s'imposent au lecteur :
- Le Bénin compte une soixantaine de groupes ethniques distincts dont les pratiques familiales varient considérablement. Aucune généralisation ne peut valoir pour l'ensemble du territoire et de la population.
- Les données quantitatives citées sont datées et référencées. Les enquêtes démographiques ont leurs limites propres (sous-déclaration, biais de zone, évolution rapide des pratiques). Elles sont indiquées comme des ordres de grandeur, non comme des vérités absolues.
- Là où les sources béninoises spécifiques sont insuffisantes, les données comparatives ouest-africaines sont signalées comme telles, sans être transposées mécaniquement au contexte béninois.
- Certains phénomènes (violences domestiques, pratiques rituelles, abandons d'enfants) font l'objet d'une documentation très inégale selon les régions et les décennies. Les lacunes sont indiquées explicitement.
- Aucune information n'a été inventée pour compléter ce texte.
Ce document a été rédigé pour fongbebenin.com, site consacré à la langue fon (fongbe) et à la culture béninoise.
PARTIE I
Fondements Et Structures
Chapitre 1 — La famille au Bénin : définitions, diversité, évolution
1.1 Qu'est-ce que la famille en contexte béninois ?
Le concept de « famille » recouvre au Bénin une réalité infiniment plus vaste que l'unité nucléaire (père, mère, enfants) qui s'est imposée dans les sociétés industrielles occidentales. La notion la plus pertinente pour comprendre l'organisation sociale béninoise est celle de la famille étendue ou lignagère, dans laquelle les liens de parenté biologique ou rituelle s'organisent selon des principes de filiation, de résidence et d'obligations mutuelles qui débordent largement le foyer conjugal.
Jack Goody, dans ses travaux comparatifs sur la famille en Afrique (Goody, 1976 ; 1990), a insisté sur la spécificité des systèmes africains de parenté par rapport aux modèles euroasiatiques : absence générale du mariage entre proches parents, importance de la transmission par les lignages plutôt que par le couple conjugal seul, rôle central des groupes de parenté dans la production économique et la gestion des héritages. Ces observations s'appliquent, avec des nuances importantes, à une grande partie des groupes ethniques béninois.
En pratique, le terme béninois courant le plus utilisé en langue française locale pour désigner l'ensemble familial est la « famille » — mais il faut entendre par là une entité qui peut regrouper plusieurs dizaines de personnes vivant dans une même concession ou reliées par des liens de solidarité obligatoires. Le groupe domestique (les personnes partageant un même espace résidentiel et des ressources communes) est souvent plus restreint, mais il reste inscrit dans un réseau de relations beaucoup plus large.
1.2 Aperçu de la diversité ethnique du Bénin
Le Bénin est un État aux frontières héritées de la colonisation française (protectorat du Dahomey, 1894 ; indépendance, 1960) qui regroupe une soixantaine de groupes ethnolinguistiques distincts. Chacun d'entre eux possède ses propres structures familiales, ses règles de filiation, ses rites de passage et ses coutumes matrimoniales. Toute présentation de « la famille béninoise » doit tenir compte de cette pluralité fondamentale.
Les principaux groupes représentés sont les suivants, avec leurs zones de concentration géographique approximatives (d'après Brasseur, 1968 ; Lombard, 1965 ; sources INSAE) :
- Fon (ou Fon-gbe) : groupe majoritaire dans les départements du Zou, de l'Atlantique et du Mono. Société patrilinéaire à forte tradition royale (ancien royaume de Danxomè/Dahomey). Groupe le plus étudié par les ethnologues (Herskovits, 1938 ; Maupoil, 1943 ; Agbanon II, 1992).
- Yoruba (et sous-groupes Nagô, Idatsha, Isha) : présents surtout dans le département du Plateau et dans la ville de Cotonou. Sociétés patrilinéaires, fortement urbanisées, avec des liens transfrontaliers intenses avec le Nigeria.
- Bariba (Baatonu) : dans les départements de l'Alibori et du Borgou (nord-est). Société aristocratique, patrilinéaire, avec des structures de chefferie complexes.
- Somba (Ditammari) : dans l'Atacora. Société matrilinéaire pour la filiation, patrilocale pour la résidence — combinaison qui crée des dynamiques familiales très spécifiques.
- Peul (Fulbé) : pasteurs nomades ou semi-sédentaires, présents dans tout le Nord. Structures familiales liées au pastoralisme et à l'islam.
- Gun, Xwla, Mina, Aja, Éwé : groupes côtiers dans le Mono et le Couffo, avec des structures apparentées au groupe Gbe, patrilinéaires.
- Dendi, Haoussa, Zarma : dans le nord-ouest, avec des pratiques fortement islamisées.
1.3 Évolution historique des structures familiales
Les structures familiales béninoises ne sont pas des entités figées. Elles ont connu des transformations majeures liées à plusieurs facteurs historiques :
1.3.1 La traite transatlantique des esclaves (XVIIe-XIXe siècles)
Le Dahomey (ancien nom du Bénin) fut l'un des principaux foyers de départ de la traite atlantique. Le royaume de Danxomè y participa activement comme puissance exportatrice. Selon les estimations de la base de données TSTD (Trans-Atlantic Slave Trade Database), environ 1,5 à 2 millions de personnes furent déportées depuis la Côte des Esclaves (Bight of Benin), dont une proportion importante provenait de l'actuel territoire béninois.
Les conséquences démographiques et sociales de cette traite sur les structures familiales locales ont été considérables : raréfaction des hommes en âge de travailler dans certaines régions, recompositions des réseaux de parenté, militarisation de la société dahoméenne (avec notamment le corps des Agojie, gardes royales féminines). Ces perturbations ont eu des effets durables sur les équilibres au sein des familles.
1.3.2 La colonisation française et ses effets sur la famille
La pénétration coloniale française à partir de 1894 introduisit plusieurs innovations institutionnelles qui transformèrent les structures familiales : l'état civil, le mariage civil (distinct du mariage coutumier), la scolarisation en français, l'évangélisation (qui condamnait notamment la polygamie), et l'urbanisation autour de nouveaux centres administratifs (Porto-Novo, Cotonou, Parakou).
Claude Tardits (1958), dans son étude classique sur Porto-Novo, a montré comment la ville coloniale a favorisé l'émergence d'une classe de lettrés et de fonctionnaires dont les modes de vie familiaux s'écartaient progressivement des normes lignagères traditionnelles, tout en conservant de nombreuses pratiques symboliques et rituelles.
La scolarisation, en particulier, a joué un rôle déterminant : elle a créé une dépendance économique des jeunes envers leurs parents (les années d'école étant des années improductives), mais elle a aussi, à terme, donné aux jeunes générations des ressources pour négocier leur autonomie — notamment dans le choix du conjoint.
1.3.3 L'ère révolutionnaire (1972-1990) et la période démocratique
La Révolution populaire du général Kérékou (1972-1990), inspirée du marxisme-léninisme, tenta de modifier les structures sociales et familiales béninoises. La famille fut théoriquement définie comme une unité de production et de reproduction socialiste. Des tentatives furent faites pour limiter la dot et encadrer le mariage coutumier. Ces politiques eurent un effet limité dans les zones rurales, où les pratiques traditionnelles continuèrent.
Depuis la transition démocratique de 1990 et l'adoption d'une nouvelle constitution, le Bénin a adopté des textes juridiques novateurs, dont le Code des personnes et de la famille (loi n° 2004-05 du 18 janvier 2004), qui tente de concilier droit civil moderne et pratiques coutumières. Ce code interdit la répudiation unilatérale, reconnaît des droits aux femmes divorcées, et fixe l'âge minimum légal du mariage à 18 ans (art. 123). Son application reste inégale selon les régions et les milieux.
Chapitre 2 — Parenté, lignage et clans : les systèmes de filiation
2.1 Les principes de filiation
La filiation est le principe par lequel un individu est reconnu comme appartenant à un groupe de parenté. Dans les sociétés béninoises, on distingue schématiquement trois systèmes principaux :
2.1.1 La filiation patrilinéaire
C'est le système dominant au Bénin, présent chez les Fon, les Yoruba, les Bariba, les Gun, les Aja et la plupart des groupes du sud et du centre. Dans ce système, un individu appartient au lignage de son père, hérite des biens patrimoniaux de ce lignage, et doit rendre ses obligations rituelles aux ancêtres paternels.
Le lignage patrilinéaire (appelé hùn chez les Fon, ou encore clan paternel) constitue la cellule de base de l'organisation sociale. Les hommes d'un même lignage habitent souvent dans la même concession ou dans des concessions voisines. Les femmes, à leur mariage, rejoignent la concession de leur mari — mais elles maintiennent des liens forts avec leur lignage d'origine.
2.1.2 La filiation matrilinéaire
Ce système est attesté principalement chez les Ditammari (Somba) de l'Atacora. Dans ce cas, un individu appartient au lignage de sa mère et hérite de l'oncle maternel plutôt que du père biologique. La résidence reste néanmoins souvent patrilocale (chez le mari), ce qui crée une tension structurelle : un homme vit avec sa femme et ses enfants, mais ces enfants appartiennent au lignage de leur mère, pas au sien.
Paulette Gellar-Lippmann a documenté ce système chez les Ditammari (travaux des années 1970-1980). Les recherches plus récentes sur ce groupe sont moins nombreuses.
2.1.3 La double filiation
Certains groupes combinent des aspects des deux systèmes : la transmission de certains biens ou de certains statuts suit la ligne paternelle, tandis que d'autres éléments (biens mobiliers, noms initiatiques, dettes rituelles) suivent la ligne maternelle. Les sociétés fon présentent certains traits de ce type, notamment dans la relation oncle maternel-neveu.
2.2 Le lignage : fonctions sociales et économiques
Le lignage n'est pas seulement un concept abstrait de parenté : il est une institution sociale dotée de fonctions précises.
- Régulation des mariages : le lignage fixe les règles d'exogamie (interdiction de se marier à l'intérieur du même lignage) et d'endogamie éventuelle. Chez les Bariba, certaines alliances entre lignages nobles sont préférentielles.
- Propriété et héritage : les terres, les maisons et les objets rituels appartiennent au lignage, pas à l'individu. En cas de décès, ils reviennent au lignage, pas nécessairement aux enfants du défunt — ce qui peut être source de conflits avec le droit civil moderne.
- Protection juridique : en cas de conflit (dette, meurtre, sorcellerie), c'est le lignage qui intervient collectivement. Un individu sans lignage est extrêmement vulnérable.
- Gestion des rites : les cérémonies funéraires, les initiations, les cultes aux ancêtres sont organisés et financés par le lignage.
- Sécurité économique : en cas de difficultés financières, un membre peut solliciter l'aide de son lignage. Cette solidarité est à la fois une protection et une contrainte (obligation de partage des ressources).
2.3 Le clan et le totem
Au-delà du lignage (groupe de descendance commune traçable), le clan est un groupe plus vaste qui se reconnaît une ascendance commune mais ne peut pas toujours reconstituer la chaîne généalogique exacte. Le clan est souvent associé à un totem — animal, plante ou objet naturel dont les membres ne peuvent pas tuer, manger ou utiliser l'image, sous peine de malheur.
Chez les Fon, les clans totémiques (Agasouvi, Aïzonvi, etc.) constituent des groupes d'appartenance d'une grande stabilité dans le temps. Mèlé Adjovi-Boco (1995) a documenté les relations entre les clans royaux et les groupes subalternes dans l'ancien Dahomey.
2.4 La parenté classificatoire
Dans les systèmes de parenté ouest-africains, les termes de parenté sont souvent classificatoires : le terme 'père' ne désigne pas seulement le géniteur, mais tous les hommes du lignage paternel de la même génération. De même, 'mère' désigne non seulement la mère biologique, mais toutes les femmes que le père aurait pu épouser (co-épouses) et les femmes du lignage maternel de même génération.
Cette extension classificatoire a des conséquences pratiques importantes :
- Un enfant peut avoir plusieurs 'pères' et plusieurs 'mères' auxquels il doit respect et obéissance.
- En cas de décès du père ou de la mère biologique, les obligations parentales sont automatiquement reprises par les substituts classificatoires.
- Les frontières entre 'frères' et 'cousins' sont souvent floues : des cousins parallèles (fils de deux frères) sont désignés comme 'frères' dans de nombreux systèmes béninois.
Chapitre 3 — La polygamie : formes, fonctions, transformations
3.1 Définition et données statistiques
La polygamie — plus précisément la polygynie (un homme, plusieurs épouses) — est légalement reconnue au Bénin dans le cadre du mariage coutumier. Le mariage civil, lui, est obligatoirement monogame selon le Code des personnes et de la famille (2004, art. 122). Il existe donc une dualité juridique : un homme peut contracter un mariage civil monogame et avoir par ailleurs des unions coutumières avec d'autres femmes.
Les données statistiques disponibles sur la polygamie au Bénin proviennent principalement des Enquêtes démographiques et de santé (EDS). L'EDS-Bénin 2017-2018 (INSAE / ICF) indique que 33,7 % des femmes béninoises en union vivent dans un ménage polygame. Ce chiffre masque de fortes disparités régionales : la polygamie est beaucoup plus répandue dans les régions du nord (Alibori, Borgou, Atacora) que dans le sud (Atlantique, Littoral).
3.2 Les formes de l'union polygame
La polygamie au Bénin ne prend pas une forme unique. Plusieurs configurations sont attestées :
- La polygamie résidentielle groupée : les co-épouses habitent dans la même concession, éventuellement dans des cases séparées. C'est la forme traditionnelle dominante dans les milieux ruraux.
- La polygamie dispersée : le mari entretient plusieurs ménages dans des lieux différents, visitant chacun à tour de rôle. Cette forme est plus fréquente en milieu urbain, où elle permet une certaine discrétion.
- La polygamie informelle : unions non célébrées coutumièrement ni civilement, avec des femmes reconnues socialement comme compagnes du mari. Cette forme est difficile à quantifier mais répandue.
3.3 Fonctions sociales et économiques de la polygamie
La polygamie dans les sociétés béninoises traditionnelles n'est pas simplement un phénomène libidinal. Elle remplit plusieurs fonctions structurelles documentées par les ethnologues :
- Fonction démographique : dans des sociétés à forte mortalité infantile et à économie agricole intensive, un nombre élevé d'enfants est une ressource économique. Les chercheurs comme Goody (1976) ont montré que la polygamie est souvent positivement corrélée avec la nécessité de main-d'œuvre agricole.
- Fonction d'alliance : les mariages polygames permettent de multiplier les alliances entre lignages, renforçant les réseaux politiques et économiques. Un chef de lignage qui a des épouses dans plusieurs autres lignages dispose d'un réseau de solidarités plus étendu.
- Fonction de statut : la capacité à entretenir plusieurs épouses et leurs enfants est un marqueur de richesse et de prestige social pour l'homme.
- Fonction de sécurité féminine (point de vue traditionnel) : dans des contextes où les femmes n'ont pas accès à la propriété individuelle ni à l'emploi salarié, être épouse d'un homme riche, même à titre de co-épouse, peut représenter une protection.
3.4 Les tensions internes à la famille polygame
La littérature ethnologique et les témoignages recueillis au Bénin décrivent de façon concordante les tensions qui traversent les familles polygames :
- La rivalité entre co-épouses (appelée jalousie ou « guerre des femmes ») autour de l'accès au mari, à ses ressources économiques et au statut de leurs enfants respectifs.
- Les conflits entre demi-frères et demi-sœurs (enfants de mères différentes) lors des partages d'héritage.
- Le traitement différentiel des enfants selon leur mère : dans les ménages où les ressources sont limitées, les enfants de la première épouse peuvent bénéficier d'un accès privilégié à la scolarisation ou à l'héritage.
- Les rapports difficiles entre belle-mère et belle-fille dans les contextes de cohabitation.
Ces tensions sont documentées dans des études qualitatives menées au Bénin et dans des pays voisins comparables (Locoh, 1994 ; Thiriat, 1998 sur les dissolutions d'unions ; Adjamagbo & Guillaume, 2001 sur les familles à Cotonou).
3.5 Évolutions contemporaines
La polygamie est en baisse statistique dans les zones urbaines et chez les générations scolarisées. Plusieurs facteurs expliquent cette évolution :
- Le coût économique de l'entretien de plusieurs ménages a considérablement augmenté avec la monétarisation de l'économie et la hausse du coût de la vie.
- La scolarisation des femmes et leur accès à l'emploi salarié leur donnent des alternatives économiques au mariage comme seul horizon.
- L'influence des Églises chrétiennes (catholiques, protestantes, évangéliques), qui condamnent explicitement la polygamie.
- L'évolution des aspirations des jeunes générations féminines, qui, d'après plusieurs enquêtes qualitatives, déclarent rejeter le statut de co-épouse.
Cependant, cette baisse n'est pas linéaire ni uniforme. Dans certaines communautés rurales du Nord-Bénin et dans les milieux islamisés, la polygamie reste un idéal valorisé et pratiqué.
Chapitre 4 — La résidence familiale : la concession, la cour, l'espace partagé
4.1 La concession comme unité de base
La concession (en langue locale souvent appelée « cour » ou zó chez les Fon, gbo chez les Yoruba) est l'unité résidentielle et sociale fondamentale de la famille étendue au Bénin. C'est un espace délimité, souvent clos ou semi-clos, regroupant plusieurs bâtiments ou cases appartenant aux membres d'un même groupe familial.
La concession n'est pas qu'un espace physique : c'est un espace social et rituel. On y trouve l'autel des ancêtres, les espaces réservés au culte vodoun, les greniers collectifs. Les décisions importantes (mariages, conflits, investitures) y sont prises collectivement. L'entrée d'un étranger dans la concession suit des codes de politesse stricts.
4.1.1 Organisation interne de la concession
La concession type du sud-Bénin (milieu fon) comprend plusieurs éléments documentés par Herskovits (1938) et confirmés par des observations plus récentes :
- Une cour centrale (zó gbé, 'l'espace devant') où se déroulent les activités collectives, les repas communs, les cérémonies.
- Les cases individuelles des épouses, chacune ayant son espace de cuisine et son coin de nuit avec ses enfants.
- La case du chef de famille (doxo, l'aîné), souvent plus grande ou mieux positionnée.
- L'autel des ancêtres (kpoli ou legba selon les contextes).
- Un espace de production : grenier, jardin, atelier artisanal.
4.2 La cohabitation multigénérationnelle
La concession héberge souvent plusieurs générations simultanément : grands-parents, parents, enfants, parfois arrière-grands-parents. Cette cohabitation multigénérationnelle est à la fois une richesse et une source de contraintes.
Du côté des avantages : les jeunes parents peuvent bénéficier de l'aide des grands-parents pour la garde des enfants. Les personnes âgées ne sont pas isolées. Les enfants grandissent entourés d'adultes bienveillants et apprennent rapidement les codes sociaux de leur communauté.
Du côté des tensions : l'intimité du couple conjugal est limitée par la proximité des autres membres. Les décisions économiques peuvent être soumises à l'aval du chef de concession. Les belles-filles nouvellement arrivées dans la concession de leur mari peuvent se trouver dans une position de subordination vis-à-vis de leur belle-mère.
4.3 Transformations urbaines de l'espace résidentiel
L'urbanisation accélérée du Bénin (le taux d'urbanisation est passé de 24 % en 1979 à environ 48 % en 2020, selon les données de la Banque mondiale) a profondément modifié les modes de résidence familiale.
Dans les villes comme Cotonou, Porto-Novo, Parakou ou Abomey-Calavi, les familles nucléaires tendent à s'installer dans des appartements ou des maisons individuelles séparées. La concession traditionnelle existe encore, mais sous des formes adaptées : des maisons à plusieurs logements appartenant à des membres d'un même lignage, des quartiers où les maisons de proches parents sont groupées.
Adjamagbo et Guillaume (2001), dans leur étude sur les ménages de Cotonou, ont montré que la famille étendue reste un référent normatif fort même en milieu urbain : les obligations de solidarité, d'hospitalité et de participation aux cérémonies familiales demeurent, même si la cohabitation quotidienne est moins systématique.
PARTIE II
Les Membres De La Famille Et Leurs Relations
Chapitre 5 — Le père : autorité, rôle économique, présence affective
5.1 Le père comme chef de famille
Dans les sociétés patrilinéaires béninoises (qui constituent la majorité des groupes ethniques du pays), le père (togbé en fon, babá en yoruba) est formellement le chef du foyer. Il est le lien vivant entre les ancêtres du lignage et les générations à venir. Son autorité s'exerce sur les femmes de la concession, les enfants, et parfois les cadets du lignage.
Cette autorité patriarcale, dans sa forme idéale traditionnelle, est celle d'un gérant du patrimoine collectif plutôt que d'un propriétaire individuel. Le père doit rendre des comptes à ses aînés et, symboliquement, aux ancêtres. Il est responsable de la sécurité matérielle, de la réputation sociale du groupe, et de l'organisation des rites.
5.2 Le père et l'économie du foyer
Traditionnellement, le père est le pourvoyeur principal des ressources : terres agricoles, revenus du commerce, accès aux ressources naturelles. Dans les zones rurales, cette fonction économique est directement liée à la possession de terres et à l'organisation du travail agricole.
En milieu urbain, le rôle de pourvoyeur du père s'est transformé mais reste normatif : il est censé payer les frais de scolarité, les dépenses de santé, le loyer, les cérémonies. La pression économique sur les pères urbains est souvent considérable, d'autant que les solidarités lignagères leur imposent de contribuer également aux dépenses des frères, cousins et membres du lignage.
Cette double pression — entretenir le foyer conjugal et répondre aux obligations lignagères — est l'une des sources de tension les plus documentées dans les études sur les hommes béninois urbains (Adjamagbo & Guillaume, 2001 ; Yétohounsé, 2006 non publié cité dans des travaux ultérieurs).
5.3 Le père et les enfants : distance et affection
L'une des observations les plus constantes dans la littérature ethnologique sur les sociétés patrilinéaires d'Afrique de l'Ouest est la distance physique et verbale entre le père et ses enfants, particulièrement ses fils. Cette distance n'est pas l'absence d'amour, mais une forme codifiée de la relation père-enfant.
Dans les contextes fon et yoruba documentés, le père parle rarement directement à ses enfants en bas âge ; il le fait à travers leur mère ou les aînés. Il ne porte pas les nourrissons en public. L'expression directe de la tendresse paternelle, si elle existe, reste discrète et non ostensible.
Cela ne signifie pas que le père est indifférent : son investissement dans la scolarisation de ses enfants, dans leur mariage, dans les soins médicaux, traduit une forme d'amour qui passe par l'acte et le devoir plutôt que par l'expression verbale ou physique.
5.4 Les pères absents
Le phénomène de l'absence paternelle — physique ou affective — est une réalité documentée au Bénin, pour plusieurs raisons :
- Migration économique : des hommes partent travailler dans d'autres villes ou à l'étranger (Nigeria, Côte d'Ivoire, Europe), laissant famille et enfants sous la responsabilité de la mère ou des grands-parents. Les remittances (envois d'argent) maintiennent un lien économique mais non la présence physique.
- Polygamie dispersée : dans les familles polygames, le père partage son temps entre plusieurs ménages. Pour chacun de ses enfants, il est donc partiellement absent.
- Abandon : phénomène difficile à quantifier précisément, l'abandon de femmes enceintes ou de jeunes mères par le géniteur est attesté dans les milieux urbains. L'EDS 2017-2018 indique que 27 % des ménages béninois sont dirigés par des femmes — ce chiffre inclut cependant les veuves, les femmes séparées et les femmes dont le mari est migrant.
Chapitre 6 — La mère : pilier du foyer, travail, amour
6.1 La mère dans la structure familiale
Si le père est le chef symbolique et juridique de la famille au sens lignager, la mère est universellement reconnue, dans toutes les ethnies béninoises documentées, comme le pilier affectif et pratique du foyer. La relation mère-enfant est la relation familiale la plus intense, la plus célébrée et la plus protégée symboliquement.
En fon, le terme pour désigner la mère (nɔ) entre dans de nombreuses expressions liées à la tendresse, à la générosité et à l'origine. Les chants vodoun, les proverbes fon et les contes de la tradition orale fon accordent à la figure maternelle une place centrale.
6.2 Le travail des mères béninoises
Les femmes béninoises, et en particulier les mères, sont parmi les plus économiquement actives d'Afrique subsaharienne. L'EDS 2017-2018 indique que 68 % des femmes béninoises en âge de travailler exercent une activité rémunérée, principalement dans le commerce informel, l'agriculture et la transformation de produits agricoles.
Cette activité économique féminine intense a des implications directes sur la famille : la mère qui commerce au marché assure souvent une partie importante des revenus du ménage, finance elle-même la scolarisation de ses enfants, et gère au quotidien les dépenses alimentaires. Cette autonomie économique partielle lui confère une position de négociation au sein du foyer, même dans les contextes de dépendance juridique formelle.
Toutefois, ce travail extérieur s'ajoute aux tâches domestiques et de soin qui restent largement de la responsabilité des femmes : cuisine, eau, ménage, soins aux enfants et aux anciens. Les études sur le temps de travail des femmes en Afrique de l'Ouest (Ilahi, 2000 ; données OIT) estiment que les femmes rurales travaillent souvent 12 à 14 heures par jour, toutes activités confondues.
6.3 L'allaitement et le portage : une relation corporelle intense
La relation mère-nourrisson au Bénin est marquée par une proximité physique très intense dans les premiers mois (et parfois années) de vie. L'allaitement maternel exclusif jusqu'à six mois est la norme recommandée par l'OMS et relativement bien suivi au Bénin : l'EDS 2017-2018 indique que 44 % des nourrissons sont allaités exclusivement jusqu'à 6 mois (un chiffre en hausse par rapport aux enquêtes précédentes).
Le portage du bébé dans le dos de la mère (à l'aide d'un tissu — pagne ou wax) est une pratique universellement répandue au Bénin, dans toutes les ethnies et tous les milieux. Le bébé est porté dans le dos lors des activités ménagères, au marché, lors des cérémonies. Cette pratique assure un contact physique permanent entre la mère et l'enfant, favorise la thermorégulation du nouveau-né, et facilite l'allaitement à la demande.
6.4 La mère et l'expression de l'amour maternel
Contrairement à une vision parfois caricaturale qui réduirait les mères africaines à une fonction de reproduction et de travail, la littérature ethnologique et les études qualitatives sur le Bénin attestent d'une intense vie affective maternelle, dont les expressions sont codifiées par la culture.
L'amour maternel s'exprime au Bénin à travers :
- Le soin du corps : soins méticuleux du nourrisson (bain, massage à l'huile de karité ou de palme, protection contre le froid et les esprits mauvais).
- La parole chantée : berceuses, chants d'encouragement, prières adressées aux ancêtres pour protéger l'enfant.
- Le sacrifice : la mère béninoise qui prive elle-même de nourriture pour nourrir ses enfants, qui travaille au-delà de ses forces pour payer l'école — ces comportements sont socialement reconnus et valorisés.
- L'intercession spirituelle : la mère qui consulte un bokono (devin) ou qui fait des offrandes aux vodoun pour la santé ou la réussite de ses enfants.
6.5 La mère veuve ou mère solo
Le décès précoce du mari, le divorce ou l'abandon créent des situations de maternité solo relativement fréquentes au Bénin. Ces femmes font face à des défis spécifiques : charge économique intégrale du foyer, pression du beau-lignage sur les droits de garde, risque de remariage imposé par la famille du défunt (lévirat).
Le lévirat — mariage de la veuve avec un frère ou cousin du défunt mari — reste pratiqué dans certaines communautés, notamment rurales. Il est légalement non contraignant depuis le Code des personnes et de la famille de 2004, mais la pression sociale peut rendre ce choix difficile à refuser.
Chapitre 7 — Les grands-parents : mémoire, transmission, soin
7.1 Le statut des anciens dans la famille béninoise
Dans les sociétés béninoises traditionnelles, la vieillesse n'est pas un naufrage mais une consécration. Le grand-parent est le détenteur vivant de la mémoire du lignage, l'intermédiaire privilégié entre les ancêtres et les vivants, le garant des savoirs et des récits qui assurent la continuité du groupe.
Ce statut valorisé des anciens est cohérent avec les systèmes religieux animistes, où les morts restent des acteurs sociaux que l'on consulte et que l'on honore. Le grand-parent vivant préfigure le rôle qu'il jouera après sa mort comme ancêtre protecteur du lignage.
7.2 Rôles effectifs des grands-parents
Sur le plan pratique, les grands-parents — et particulièrement les grands-mères — jouent un rôle central dans l'éducation des petits-enfants :
- Garde des jeunes enfants : lorsque la mère travaille, ce sont souvent les grand-mères qui assurent la garde des nourrissons et des jeunes enfants. Cette pratique est universelle au Bénin, dans tous les milieux.
- Transmission des savoirs traditionnels : contes (dont la tradition béninoise est très riche), proverbes, recettes, savoirs botaniques (plantes médicinales), techniques artisanales — tout cela se transmet principalement des grands-parents aux petits-enfants, souvent lors des veillées.
- Socialisation rituelle : les grands-parents initient les enfants aux rites du culte des ancêtres, aux interdits totémiques, aux règles de comportement dans la concession.
- Arbitrage des conflits : dans les disputes familiales, l'autorité morale du grand-parent est souvent invoquée pour résoudre les conflits entre générations.
7.3 La relation particulière grands-parents / petits-enfants
Une observation récurrente dans la littérature ethnologique est l'existence d'une relation affective spéciale, souvent plus détendue et enjouée, entre grands-parents et petits-enfants qu'entre parents et enfants. Là où la relation parent-enfant est marquée par l'autorité et la distance, la relation grands-parents-petits-enfants est souvent marquée par la complicité, le jeu et la tendresse explicite.
Cette structure relationnelle a une logique fonctionnelle : les parents sont chargés de la discipline et de la formation (rôle qui impose la distance), tandis que les grands-parents peuvent se permettre d'être tendres et indulgents sans compromettre l'ordre social. Ils représentent le passé idéalisé et la promesse de continuité.
Dans de nombreuses familles béninoises, le premier enfant d'un couple est traditionnellement confié aux grands-parents paternels pour une période plus ou moins longue. Cette pratique n'est pas un abandon mais un signe de confiance et de respect envers les aînés, et une façon d'assurer la transmission directe des valeurs du lignage.
7.4 La vieillesse et la dépendance
Si les anciens sont valorisés, leur dépendance physique croissante crée des tensions dans les familles contemporaines, notamment urbaines. La prise en charge des parents âgés incombe aux enfants — obligation morale et sociale universellement reconnue. Mais cette obligation peut peser lourdement sur des ménages urbains aux ressources limitées.
Le Bénin ne dispose pas d'un système de retraite couvrant l'ensemble de la population : seuls les fonctionnaires et les travailleurs du secteur formel bénéficient d'une pension. La grande majorité des personnes âgées dépend donc intégralement de leurs enfants et petits-enfants pour leurs besoins financiers.
Il n'existe pas de maisons de retraite institutionnelles significatives au Bénin dans la culture traditionnelle — l'idée de confier ses parents âgés à une institution est perçue comme un abandon honteux dans la très grande majorité des milieux. Cette norme est en train d'évoluer très lentement dans les milieux urbains très instruits, mais reste minoritaire.
Chapitre 8 — Frères, sœurs et cousinage
8.1 La fratrie dans la famille étendue
Dans la famille étendue béninoise, les notions de 'frère' et 'sœur' débordent largement la fratrie biologique au sens européen. En système classificatoire, les cousins parallèles (fils ou filles de deux frères, ou de deux sœurs) sont souvent désignés et traités comme des frères et sœurs à part entière.
Cette extension de la fraternité a des implications sociales concrètes : ces 'frères classificatoires' partagent les mêmes interdits, les mêmes obligations de solidarité, et parfois les mêmes règles d'héritage que les frères biologiques.
8.2 L'aîné et le cadet : une hiérarchie structurante
Dans toutes les sociétés béninoises documentées, la distinction entre aîné(e) et cadet(te) est fondamentale et structurante. L'aîné jouit d'un respect et d'une autorité sur ses cadets qui ne dépendent pas de la personnalité individuelle mais du statut structurel. Le cadet doit respect et déférence à l'aîné ; l'aîné a des obligations de protection et de représentation vis-à-vis des cadets.
Cette hiérarchie de l'aînesse se retrouve dans les modes d'adresse (on ne s'adresse pas à un aîné de la même façon qu'à un cadet), dans l'ordre de service lors des repas, dans l'accès aux ressources et à l'héritage.
Le premier-né, en particulier, a un statut symbolique et pratique particulier. Dans certaines traditions fon, le premier enfant est désigné comme le « enfant du lignage » par excellence, celui qui incarnera la continuité.
8.3 Les relations entre sœurs et entre sœur et frère
Les relations entre sœurs dans les familles béninoises sont souvent marquées par une intensité affective et une solidarité pratique importantes. Les sœurs s'entraident dans les tâches ménagères, se partagent les soins aux enfants, se soutiennent mutuellement lors des grossesses et des deuils.
La relation frère-sœur a, dans les sociétés patrilinéaires, une dimension structurelle importante : la sœur, une fois mariée, quitte la concession fraternelle, mais elle reste liée à ses frères par des obligations réciproques. Dans de nombreuses cultures béninoises, c'est l'oncle maternel (le frère de la mère) qui joue un rôle clé dans la vie de ses neveux — cette relation est souvent plus intime et moins autoritaire que la relation avec le père.
8.4 Les conflits fraternels
Les conflits entre frères (biologiques ou classificatoires) sont parmi les contentieux familiaux les plus documentés dans les archives judiciaires et les récits ethnographiques béninois. Ils portent le plus souvent sur :
- L'héritage des terres : particulièrement dans les milieux ruraux où la valeur foncière a augmenté.
- L'héritage des femmes du défunt : dans les contextes où le lévirat est pratiqué, les frères peuvent se disputer le droit de prendre en charge les veuves.
- La gestion du patrimoine commun : le frère aîné qui gère les biens du lignage peut être accusé de détournement par ses cadets.
- Les accusations de sorcellerie : les conflits fraternels peuvent prendre une forme spirituelle : la sorcellerie intrafamiliale (familière à la pensée béninoise) est souvent invoquée lors de décès ou de malheurs, et les frères peuvent mutuellement s'accuser.
Chapitre 9 — Les oncles, tantes, beaux-parents : la parenté élargie
9.1 L'oncle maternel : une figure capitale
Dans les sociétés patrilinéaires béninoises, l'oncle maternel (frère de la mère) occupe une position paradoxale mais fondamentale : il appartient à un autre lignage que celui de l'enfant, mais les liens affectifs et les obligations mutuelles entre oncle maternel et neveux sont souvent très forts.
Les anthropologues, notamment Radcliffe-Brown dans ses travaux théoriques (repris dans le contexte ouest-africain), ont montré que dans les sociétés patrilinéaires, l'oncle maternel est souvent la figure avec laquelle les relations peuvent être décontractées et affectueuses — à l'inverse de la relation avec le père, structurellement autoritaire. L'oncle maternel peut être un confident, un médiateur, un recours lorsque le père est trop sévère.
Au Bénin, la relation oncle maternel-neveu est souvent investie rituellement : dans certaines traditions fon, le bokono (devin) consulté pour le destin d'un enfant peut recommander que l'enfant soit particulièrement proche de son oncle maternel.
9.2 Les tantes
La tante paternelle (sœur du père) a un statut important dans les sociétés patrilinéaires : elle est du même lignage que l'enfant, mais partie dans un autre groupe par son mariage. Elle peut intervenir dans les disputes familiales avec une autorité morale particulière. Dans certaines sociétés fon, la sœur aînée du père a un droit de regard sur l'éducation des enfants de son frère.
La tante maternelle (sœur de la mère) est souvent une figure maternelle de substitution : elle peut être appelée à prendre en charge les enfants si la mère décède ou est dans l'incapacité de s'occuper d'eux.
9.3 Les beaux-parents
La belle-mère (mère du mari, pour la femme mariée) est une figure à la fois respectée et potentiellement redoutée dans les concessions traditionnelles béninoises. Les conflits entre belle-mère et belle-fille sont un topos de la littérature orale et de la vie familiale béninoise. Ces conflits portent souvent sur le contrôle du foyer, la gestion des ressources, la relation aux enfants, et la loyauté du mari.
La relation entre une femme et sa belle-mère est codifiée par des règles de respect et de déférence strictes : la belle-fille peut être tenue de saluer sa belle-mère de manière formelle, d'assurer certaines tâches dans la concession, de lui réserver une part des repas.
Chapitre 10 — Co-épouses et demi-frères : tensions et solidarités dans la famille polygame
10.1 La co-épouse : rivale ou alliée ?
La littérature ethnologique et les témoignages recueillis au Bénin présentent les relations entre co-épouses (appelées en fon ame-djè-non, « celles qui partagent un mari ») comme fondamentalement ambivalentes : à la fois potentiellement conflictuelles et nécessairement solidaires.
Les conflits entre co-épouses sont une réalité documentée. Ils portent sur l'accès au mari (temps, ressources affectives), sur la répartition des tâches ménagères, sur le traitement préférentiel de certains enfants, sur les accusations mutuelles de sorcellerie. Ces conflits peuvent être violents.
Mais la solidarité entre co-épouses existe aussi, et elle est parfois très forte : dans les cas d'absence du mari, elles gèrent ensemble le foyer. Les enfants de l'une sont gardés par l'autre. Les charges économiques sont parfois partagées. Dans les contextes où la première épouse est âgée ou malade, la co-épouse plus jeune peut assurer sa protection.
10.2 Les demi-frères et demi-sœurs
Les enfants nés de mères différentes au sein d'un même ménage polygame sont des demi-frères et demi-sœurs biologiques, mais ils sont souvent désignés comme frères et sœurs à part entière dans le langage quotidien. Cela n'efface pas la conscience de la différence de mère, qui reste un facteur important.
Les tensions entre demi-frères s'exacerbent généralement lors du partage de l'héritage. Les enquêtes qualitatives réalisées au Bénin montrent que les litiges successoraux intra-familiaux sont souvent les plus âpres et les plus durables, pouvant diviser des familles sur plusieurs générations.
PARTIE III
L'Enfant Au Cœur De La Famille
Chapitre 11 — La naissance : grossesse, accouchement, rites
11.1 La grossesse : une période liminale
La grossesse au Bénin est une période à la fois célébrée et redoutée, entourée d'interdits, de soins et de pratiques rituelles qui varient selon les ethnies. Elle est vécue comme une période de vulnérabilité particulière, pendant laquelle la mère et l'enfant à naître sont exposés aux forces spirituelles — bonnes et mauvaises.
Parmi les pratiques documentées chez les Fon :
- La femme enceinte doit éviter certains aliments réputés néfastes pour l'enfant ou pour l'accouchement (interdits qui varient selon les lignages et les cultes).
- Elle doit éviter de regarder des images ou des objets déformés de peur que l'enfant ne naisse avec les mêmes caractéristiques (croyance répandue, dont la logique est magico-sympathique).
- Des consultations régulières auprès du bokono (devin) permettent de s'assurer que le processus se déroule sous de bons auspices spirituels.
- Des bains rituels à base de plantes médicinales sont pratiqués, à la fois pour protéger l'enfant et pour faciliter l'accouchement.
Ces pratiques traditionnelles coexistent avec le suivi prénatal médical, dont le taux s'est nettement amélioré au Bénin ces dernières décennies. L'EDS 2017-2018 indique que 87 % des femmes ayant accouché dans les cinq années précédant l'enquête avaient effectué au moins une consultation prénatale auprès d'un professionnel de santé.
11.2 L'accouchement
Le taux d'accouchement assisté par du personnel qualifié au Bénin a progressé mais reste contrasté selon les régions : 84 % dans l'ensemble du pays, mais avec de fortes disparités — plus de 95 % dans les zones urbaines, mais moins de 70 % dans certaines zones rurales du Nord (EDS 2017-2018). Le taux de mortalité maternelle reste élevé : 391 pour 100 000 naissances vivantes selon les estimations OMS pour le Bénin (2017), chiffre qui place le pays parmi les pays à risque maternel encore élevé.
L'accouchement à domicile, assisté par des matrones (accoucheuses traditionnelles), reste pratiqué dans les zones rurales. Ces matrones disposent de savoirs empiriques précieux transmis de génération en génération, mais elles ne peuvent pas gérer les complications obstétricales graves.
11.3 Les rites autour de la naissance
La naissance d'un enfant est un événement social, pas seulement biologique. Elle déclenche une série de rites dont la nature et la chronologie varient selon les ethnies :
- Le séquestre du nouveau-né : dans de nombreuses traditions béninoises, le nouveau-né n'est pas montré publiquement immédiatement. Il est d'abord 'présenté' au monde spirituel avant d'être introduit dans la communauté des vivants. Cette période peut durer de quelques jours à plusieurs semaines.
- La coupure du cordon ombilical : le cordon est souvent conservé et enterré de façon rituelle — parfois dans la concession familiale — ce qui lie symboliquement l'enfant à la terre de ses ancêtres.
- La nomination : le choix du nom est un acte chargé de signification. En contexte fon, le nom peut être révélé par un devin, porter le nom d'un ancêtre dont on souhaite que l'esprit revive dans l'enfant, ou référer aux circonstances de la naissance (jour, saison, événement familial).
- La présentation aux ancêtres : le nouveau-né est présenté à l'autel des ancêtres du lignage pour être placé sous leur protection.
- Les cérémonies de huitième jour (ou similaires) : des fêtes communautaires marquent officiellement l'entrée de l'enfant dans la société. Elles impliquent la famille élargie, les voisins, des offrandes et des repas collectifs.
Chapitre 12 — Les premiers mois : soins, allaitement, portage
12.1 Les soins du nourrisson
Dans la tradition béninoise, les soins au nourrisson mobilisent des savoirs transmis de mère en fille (et parfois par les matrones ou les guérisseurs traditionnels). Parmi les pratiques documentées :
- Le bain quotidien : parfois plusieurs fois par jour, avec de l'eau tempérée. Le bain est accompagné de massages.
- Le massage à l'huile : huile de palme, de karité ou autres huiles végétales selon la région et la tradition. Ce massage est considéré comme essentiel pour le développement physique de l'enfant, pour fortifier ses membres et le préparer à la position assise et à la marche.
- Le modelage du crâne : dans certaines traditions béninoises (et ouest-africaines plus largement), un modelage doux du crâne du nourrisson est pratiqué dans les premières semaines. Cette pratique est controversée du point de vue médical et tend à diminuer.
- Les protections spirituelles : bracelets, cordons tressés, gris-gris placés sur le corps de l'enfant pour le protéger des esprits malins, du mauvais œil et des maladies.
Ces pratiques traditionnelles ne sont pas incompatibles avec la médecine moderne dans l'esprit de beaucoup de familles béninoises, qui combinent les deux approches. Cependant, certaines pratiques (application de substances sur le cordon, remèdes à base de plantes administrés aux nourrissons) peuvent présenter des risques médicaux que les agents de santé s'efforcent de prévenir.
12.2 Le sevrage
Le sevrage, dans les traditions béninoises, est généralement tardif selon les standards européens : l'allaitement peut se poursuivre jusqu'aux 18 mois, 2 ans, voire 3 ans de l'enfant dans certains contextes ruraux. L'EDS 2017-2018 indique une durée médiane d'allaitement de 22 mois au Bénin.
Le sevrage est souvent un moment difficile pour l'enfant, et il est parfois accompagné de méthodes traditionnelles pour le décourager de téter (application de substances amères sur le sein, séparation temporaire avec la mère). Ces méthodes font partie des pratiques culturelles observées, sans jugement de valeur dans ce document.
Chapitre 13 — L'éducation des enfants : valeurs transmises, méthodes
13.1 Les valeurs centrales transmises aux enfants
L'éducation traditionnelle béninoise vise à former des individus intégrés dans leur communauté plutôt que des individus autonomes au sens occidental du terme. Les valeurs centrales transmises aux enfants dans la majorité des sociétés béninoises documentées sont :
- Le respect des aînés (djɔ en fon) : c'est peut-être la valeur la plus universellement transmise et la plus strictement sanctionnée. L'enfant doit saluer les adultes de façon appropriée, céder la place, ne pas contredire un aîné en public, attendre son tour.
- La solidarité familiale et communautaire : l'enfant apprend très tôt à partager, à ne pas manger seul, à réserver une portion pour les absents. L'individualisme excessif est stigmatisé.
- Le travail : les enfants sont intégrés très tôt dans les tâches domestiques et agricoles. Les filles apprennent à cuisiner, à aller chercher l'eau, à s'occuper des petits frères et sœurs. Les garçons participent aux travaux des champs, à l'artisanat, aux activités économiques du père.
- La pudeur et la maîtrise de soi : l'expression publique de certaines émotions (colère, désir, tristesse excessive) est découragée. La maîtrise de soi est valorisée.
- La piété ancestrale : respect des interdits totémiques, participation aux cérémonies, connaissance des ancêtres du lignage.
13.2 Les méthodes d'éducation
Les méthodes d'éducation dans la tradition béninoise combinent plusieurs approches :
- L'exemple et l'observation : les enfants apprennent principalement en regardant faire les adultes. L'apprentissage formel explicatif est moins valorisé que l'observation participative.
- Les contes et les proverbes : la transmission des valeurs morales et des règles sociales passe massivement par les histoires racontées par les grands-parents lors des veillées. Les contes béninois (très nombreux et documentés par des folkloristes comme Paul Hazoumé ou des collecteurs plus récents) contiennent des leçons morales explicites.
- La responsabilité progressive : les enfants se voient confier des tâches et des responsabilités croissantes avec l'âge. Un enfant de 5 ans peut déjà être responsable de garder un bébé ou de faire une course simple.
- La correction par le groupe : un enfant mal élevé est la honte de toute la famille. Le contrôle social exercé par les voisins, les parents éloignés et la communauté est une forme de régulation éducative puissante.
Chapitre 14 — La discipline : entre fermeté et tendresse
14.1 Les formes de la discipline
La discipline des enfants au Bénin, dans les pratiques traditionnelles documentées, implique une gamme de sanctions allant du regard désapprobateur à la correction physique. La correction physique (gifles, coups de baguette, fouet) est une pratique répandue et généralement considérée comme légitime par les parents, quelle que soit leur appartenance ethnique ou leur niveau d'instruction.
Une étude UNICEF réalisée au Bénin (Multiple Indicator Cluster Survey, MICS 2014) a montré que la grande majorité des ménages béninois recourent à des méthodes disciplinaires violentes (physiques ou psychologiques). Seuls environ 10 % des ménages déclaraient n'utiliser que des méthodes de discipline exclusivement non violentes — un chiffre parmi les plus bas de la région.
Cependant, la discipline n'est pas que physique. Les formes non physiques incluent :
- La privation (nourriture, jeux, sorties) : comme sanction des fautes graves.
- La honte publique : exposer la faute de l'enfant devant la famille ou les voisins.
- L'exclusion temporaire : éloigner l'enfant du groupe familial, le faire dormir chez un oncle ou une tante.
- La parole chargée : invocations des ancêtres, prédictions de malheur, formules rituelles censées impressionner l'enfant.
14.2 Qui peut corriger un enfant ?
Dans la logique de la famille étendue, la correction d'un enfant n'est pas le monopole exclusif de ses parents biologiques. Tout adulte de la concession, et dans une certaine mesure tout adulte de la communauté, a le droit — et parfois le devoir — de corriger un enfant qui se comporte mal.
Cette délégation éducative a une logique fonctionnelle : elle assure une surveillance constante de l'enfant et soulage les parents de la charge exclusive de la discipline. Mais elle peut aussi créer des situations ambiguës, notamment lorsque les adultes autorisés à corriger n'ont pas les mêmes normes ou lorsque la correction devient abusive.
14.3 La tendresse dans la discipline
Il serait inexact de réduire l'éducation béninoise à la seule rigueur. La discipline s'exerce dans un contexte d'amour et d'attachement profonds. La mère qui corrige son enfant le prend dans ses bras après ; le père sévère intercède auprès des aînés pour favoriser son fils. La culture béninoise valorise la fermeté comme expression d'amour — 'c'est parce que je t'aime que je te corrige', formule universelle qui transcende les cultures.
Chapitre 15 — Le laxisme comme autre réalité
15.1 La permissivité envers les très jeunes enfants
Si la discipline est valorisée, la permissivité envers les nourrissons et les très jeunes enfants est également documentée et explicitement théorisée dans les cultures béninoises. Avant que l'enfant soit considéré comme 'raisonnable' (capable de comprendre les règles), il jouit d'une grande liberté. On répond à ses pleurs immédiatement, on lui accorde tout, on ne lui impose pas de frustrations.
Cette approche est cohérente avec une conception de l'enfance dans laquelle le très jeune enfant est encore en partie dans le monde des esprits et ne peut pas encore être tenu responsable de ses actes. La discipline ne commence vraiment qu'avec l'âge de raison — généralement fixé entre 4 et 7 ans selon les ethnies.
15.2 Le laxisme lié à la surcharge parentale
Dans les familles nombreuses et économiquement précaires, un autre type de laxisme apparaît : non pas une permissivité délibérée, mais une supervision insuffisante par manque de temps, d'énergie et de ressources. Des parents qui travaillent douze heures par jour, avec plusieurs enfants à charge, peuvent ne pas avoir les moyens de surveiller attentivement le comportement de chaque enfant.
Ce laxisme de fait — distingué du laxisme comme choix éducatif — est documenté dans des études sur la déscolarisation et les enfants de la rue au Bénin (Dossou-Yovo, 2001 ; travaux de l'ONG Terre des Hommes au Bénin). Il n'est pas spécifique au Bénin mais résulte des conditions économiques précaires.
Chapitre 16 — Le confiage d'enfants (vidomègon et pratiques apparentées)
16.1 Le confiage comme pratique traditionnelle
Le confiage d'enfants — pratique par laquelle des parents confient un enfant à un autre ménage pour une durée variable — est une institution répandue dans toute l'Afrique de l'Ouest et très présente au Bénin. Dans sa forme traditionnelle, le confiage répond à plusieurs logiques :
- Renforcer les liens intrafamiliaux : confier son enfant à un oncle ou à une tante renforce les liens entre les branches d'une même famille.
- Assurer l'éducation : si les parents biologiques manquent de ressources pour scolariser un enfant, une famille plus aisée peut l'accueillir en échange de services domestiques ou non.
- Équilibrer les ménages : une famille sans enfant peut recevoir un enfant d'une famille nombreuse.
16.2 Le vidomègon : dérives et protection
Le terme vidomègon (littéralement : « enfant placé à la maison d'autrui » en fon) désigne au Bénin une forme spécifique de confiage d'enfants, très souvent d'origine rurale vers les villes, d'enfants pauvres vers des familles plus aisées. Dans sa forme documentée la plus problématique, le vidomègon devient de l'exploitation : l'enfant (majoritairement une fille) est employé comme domestique non rémunéré, privé de scolarisation, parfois soumis à des violences.
Cette réalité a été documentée par des ONG béninoises et internationales (UNICEF, Save the Children, Human Rights Watch dans ses rapports sur le travail des enfants au Bénin). Le gouvernement béninois a adopté des textes réglementaires pour encadrer le placement d'enfants, mais l'application reste difficile.
Chapitre 17 — L'école : entre aspiration et contraintes
17.1 La scolarisation au Bénin : données générales
Le Bénin a connu depuis les années 2000 une expansion rapide de la scolarisation primaire. Le taux brut de scolarisation au primaire était de 96 % en 2017 selon les données de la Banque mondiale. Cependant, les taux d'achèvement et de transition vers le secondaire restent problématiques : beaucoup d'enfants abandonnent entre la primaire et le secondaire, surtout en milieu rural et parmi les filles.
Le système éducatif béninois est hérité du modèle colonial français : enseignement en français, structure en cycles, examens nationaux (CEP, BEPC, BAC). Cette rupture linguistique (beaucoup d'enfants arrivent à l'école primaire sans parler français, leur langue de la maison étant le fon, le yoruba, le bariba ou une autre langue nationale) est l'un des facteurs les plus documentés d'échec scolaire précoce.
17.2 L'école dans la vision familiale béninoise
La valeur accordée à l'école par les familles béninoises a profondément évolué depuis l'indépendance. Hier considérée avec méfiance par certains groupes ruraux (qui y voyaient un outil colonial ou un risque de perdre les enfants pour les travaux agricoles), l'école est aujourd'hui perçue par la grande majorité des familles comme une condition essentielle de l'ascension sociale.
Les sacrifices consentis par les parents pour scolariser leurs enfants sont souvent considérables : paiement des frais de scolarité, des uniformes, des fournitures. Dans les ménages pauvres, ces dépenses représentent une part significative du revenu.
La scolarisation est cependant inégalement répartie selon le genre. Les filles sont encore moins scolarisées que les garçons dans les zones rurales du Nord, notamment pour des raisons liées aux mariages précoces et aux normes sur le travail féminin dans le ménage.
17.3 Les tensions entre école et famille
La scolarisation crée des tensions spécifiques dans les familles béninoises traditionnelles :
- Le temps de l'école contre le temps du travail familial : un enfant à l'école est un enfant qui ne participe pas aux travaux des champs, au commerce, aux soins des plus jeunes. Cette tension est réelle, surtout dans les familles nombreuses.
- Le savoir scolaire contre le savoir traditionnel : l'enfant scolarisé peut acquérir un regard distancié, voire critique, sur les pratiques familiales traditionnelles. Cette distanciation génère parfois des conflits intergénérationnels.
- La langue : l'enseignement en français crée une distance entre les enfants alphabétisés et leurs grands-parents souvent analphabètes en français, modifiant les dynamiques de transmission culturelle.
PARTIE IV
Les Grandes Étapes Et Rituels Familiaux
Chapitre 18 — Le mariage : formes, cérémonies, dot, évolutions
18.1 Les formes du mariage au Bénin
Le droit béninois reconnaît deux formes principales de mariage, qui peuvent coexister pour le même couple :
- Le mariage civil : célébré devant l'officier d'état civil, il est régi par le Code des personnes et de la famille (loi de 2004). Il est obligatoirement monogame, requiert le consentement des deux parties, et fixe l'âge minimum légal à 18 ans pour les deux sexes. Il a des effets juridiques précis en matière de succession, de filiation des enfants et de divorce.
- Le mariage coutumier : célébré selon les rites de l'ethnie concernée, il est le mariage le plus courant, notamment en milieu rural. Il peut être polygame. Il est légalement reconnu au Bénin sous certaines conditions.
En pratique, de nombreux couples au Bénin ne contractent que le mariage coutumier. Le mariage civil est plus répandu dans les milieux urbains et instruits. L'EDS 2017-2018 indique que 37 % des femmes en union au Bénin avaient contracté un mariage civil, contre 62 % de mariages coutumiers.
18.2 La dot (assiduité matrimoniale)
La dot — ensemble de biens remis par la famille du fiancé à la famille de la future épouse — est une institution centrale dans le mariage béninois. Contrairement à la dot européenne (bien apporté par la femme à son mari), la dot africaine (appelée aussi 'prix de la fiancée' ou bridewealth en anthropologie) est un transfert du lignage du mari au lignage de la femme.
La dot remplit plusieurs fonctions analytiques :
- Légitimation du mariage : sans dot, l'union n'est pas socialement reconnue comme pleinement légitime.
- Compensation : la femme quittant son lignage d'origine, la dot compense le lignage de cette perte.
- Garantie de bonne conduite : en cas de mauvais comportement du mari, la femme peut retourner chez ses parents, et la dot doit être en partie remboursée.
- Alliance entre lignages : la dot crée une relation d'endettement mutuel entre les deux familles.
La valeur et la nature de la dot varient considérablement : en milieu traditionnel, elle peut inclure des animaux (caprins, bovins), des pagnes, de l'alcool local, des sommes d'argent. En milieu urbain et aisé, les montants en espèces peuvent être très élevés. La commercialisation de la dot — les familles qui en profitent pour exiger des sommes excessives — est régulièrement dénoncée comme un obstacle au mariage des jeunes hommes économiquement précaires.
18.3 Les cérémonies de mariage
Le mariage au Bénin est une affaire collective, pas individuelle. Il engage deux familles, et les cérémonies s'étendent souvent sur plusieurs jours. Leur déroulement précis varie selon les ethnies, mais les étapes récurrentes documentées comprennent :
- Les fiançailles : période de négociation entre familles, qui peut durer plusieurs années. Les visites officielles, les échanges de cadeaux progressifs, les consultations des devins font partie de ce processus.
- La remise de la dot : moment solennel, généralement en présence de représentants des deux lignages, avec un protocole précis.
- La cérémonie coutumière : chants, danses, repas collectifs, bénédictions des ancêtres. La mariée est habillée selon les codes de son ethnie et présentée officiellement à sa belle-famille.
- La célébration civile : lorsqu'elle a lieu, elle précède ou suit la cérémonie coutumière.
- La nuit de noces et ses rites : dans certaines traditions (notamment bariba), la nuit de noces était traditionnellement accompagnée de vérifications rituelles de la virginité de la mariée. Ces pratiques sont en nette régression dans les milieux urbanisés.
18.4 Le mariage forcé et précoce
Le mariage précoce (avant 18 ans) reste une réalité préoccupante au Bénin, malgré son interdiction légale. L'EDS 2017-2018 indique que 26 % des femmes de 20-24 ans avaient été mariées avant l'âge de 18 ans (dont 8 % avant 15 ans). Les zones rurales et le nord du pays présentent des taux nettement supérieurs à la moyenne nationale.
Les mariages arrangés sans consentement réel des jeunes filles existent. Ils sont souvent présentés comme des décisions familiales légitimes, où les intérêts du lignage priment sur la préférence individuelle. Le Code des personnes et de la famille exige le consentement des deux époux, mais l'application reste difficile lorsque le poids familial est écrasant.
Chapitre 19 — Le divorce : causes, procédures, conséquences
19.1 Le divorce dans le droit béninois
Le Code des personnes et de la famille (2004) reconnaît le divorce civil selon plusieurs causes légales : faute (adultère, abandon, violences, condamnation criminelle), consentement mutuel, et séparation de fait prolongée. La procédure est judiciaire.
Le mariage coutumier peut se dissoudre selon les règles coutumières du groupe concerné, qui varient. Dans la plupart des traditions béninoises, la dissolution d'une union coutumière implique une procédure de médiation entre les deux lignages et, le cas échéant, une restitution partielle de la dot.
19.2 Causes et fréquence des divorces
Les données sur le divorce au Bénin sont difficiles à collecter de façon exhaustive, car beaucoup de séparations ne font l'objet d'aucun enregistrement officiel. Marie-Pierre Thiriat (1998), dans sa thèse sur les dissolutions d'unions en Afrique de l'Ouest (incluant des données sur le Bénin), a montré que les unions coutumières sont plus instables que les mariages civils, et que les femmes initiaient souvent la séparation.
Les causes documentées de dissolution des unions au Bénin incluent :
- Les violences conjugales : première cause déclarée de rupture dans les enquêtes qualitatives auprès des femmes.
- L'infertilité : l'absence d'enfants (imputable souvent à la femme dans les représentations sociales, même si la stérilité masculine est documentée) peut conduire à la répudiation ou au mariage d'une autre épouse.
- Les difficultés économiques : l'incapacité du mari à assumer ses obligations financières.
- L'incompatibilité et la mésentente : causes moins avouées mais réelles.
- L'infidélité : cause fréquemment invoquée, surtout par les femmes.
19.3 Conséquences du divorce sur les enfants
En droit béninois et dans la pratique coutumière, les enfants issus d'une union dissoute restent généralement au sein du lignage paternel (dans les sociétés patrilinéaires). La mère peut être contrainte de quitter la concession sans ses enfants, surtout si elle souhaite se remarier.
Ce principe de garde paternelle automatique crée des situations douloureuses documentées : des mères éloignées de leurs enfants, des enfants privés de la présence de leur mère. Depuis la loi de 2004, le juge doit en principe tenir compte de l'intérêt supérieur de l'enfant dans les décisions de garde, mais l'application judiciaire reste inégale et les pratiques coutumières souvent plus influentes que la loi.
Chapitre 20 — Les fêtes familiales et le calendrier rituel
20.1 La fête comme ciment social
La fête occupe une place centrale dans la vie familiale et communautaire au Bénin. Elle est un moment de réunion de la famille élargie, de réaffirmation des liens sociaux, d'expression de la générosité, et d'accomplissement des obligations rituelles. Les fêtes béninoises sont généralement à la fois sociales, rituelles et économiques : elles impliquent des dépenses importantes (nourriture, alcool, pagnes, cadeaux) et constituent une occasion de redistribution des richesses.
20.2 Les principales fêtes familiales
- Les fêtes de naissance et de nomination : décrites au chapitre 11. Ce sont des moments de grande fête collective, qui peuvent attirer plusieurs centaines de personnes dans les familles aisées.
- Les fêtes de mariage : décrites au chapitre 18. Les célébrations peuvent durer deux à trois jours, avec des danses, des chants et des repas.
- Les fêtes funéraires et commémoratives : paradoxalement, les funérailles sont souvent les fêtes les plus importantes et les plus coûteuses. Voir chapitre 21.
- Les fêtes traditionnelles et vodoun : le culte des ancêtres et des vodoun génère un calendrier de fêtes régulières : fêtes du Fa, cérémonies d'initiation, retraites en couvent, sacrifices anniversaires. Ces fêtes peuvent être familiales ou communautaires.
- Les fêtes chrétiennes et islamiques : Noël, Pâques, Aïd el-Kébir sont des occasions de réunions familiales importantes, adoptées et localisées selon les régions.
- La fête de Gani (ou Gaani) : fête traditionnelle bariba du Borgou, très importante dans le nord du Bénin, qui implique des regroupements familiaux et claniques de grande ampleur.
- Les anniversaires scolaires et civils : les anniversaires de naissance à l'européenne sont une pratique récente, adoptée surtout dans les milieux urbains et instruits. Ils coexistent avec les fêtes traditionnelles sans les remplacer.
20.3 La dépense festive : entre générosité et endettement
La pression sociale à dépenser lors des fêtes est intense au Bénin. Il est socialement impensable pour une famille de ne pas offrir de repas généreux lors d'une naissance, d'un mariage ou de funérailles. Cette norme de générosité oblige des familles parfois pauvres à s'endetter pour honorer leurs obligations sociales.
Cette tension entre la norme sociale et les réalités économiques est documentée dans des études sur les comportements économiques des ménages béninois (Badini-Kinda, 2008 sur les réseaux de solidarité ; Jodelet, travaux sur la tontine et les dépenses sociales en Afrique de l'Ouest).
Chapitre 21 — La mort, le deuil et les funérailles
21.1 La mort dans la vision du monde béninoise
Dans les cosmologies béninoises traditionnelles, et notamment dans la cosmologie vodoun des Fon, la mort n'est pas une fin mais une transition : le défunt devient un ancêtre, c'est-à-dire un être spirituel qui continue d'exister dans le monde des morts (ku du côté fon) et d'influencer le monde des vivants.
Cette conception de la mort comme continuation de l'existence sous une autre forme implique des obligations précises envers les défunts : les rites funéraires doivent être correctement accomplis pour que le défunt puisse rejoindre le monde des ancêtres avec dignité et pour qu'il continue de protéger les vivants (plutôt que de les tourmenter s'il est négligé).
Les morts mal enterrés, ceux dont les funérailles n'ont pas été célébrées selon les rites appropriés, sont considérés comme potentiellement dangereux pour les vivants. Cette conviction donne aux funérailles un caractère d'urgence sociale et rituelle qui explique l'ampleur des dépenses que les familles y consacrent.
21.2 Le processus de deuil et les rites funéraires
Les funérailles au Bénin sont un processus qui peut s'étendre sur plusieurs jours, semaines, voire années (avec des cérémonies commémoratives annuelles). Les principales étapes documentées sont :
21.2.1 L'annonce du décès
L'annonce d'un décès dans la famille étendue suit des protocoles précis. On prévient les membres du lignage selon des règles d'antériorité (les aînés sont prévenus avant les cadets). L'annonce peut impliquer des cris rituels (pleurs féminins collectifs), des coups de tam-tam, des messages dans la communauté.
21.2.2 La veillée
Le corps est veillé par la famille et les voisins. La veillée peut durer une ou plusieurs nuits. Elle est accompagnée de chants, de prières selon la religion du défunt, de témoignages, et souvent de consommation d'alcool et de nourriture. La veillée est à la fois un moment de deuil et de solidarité communautaire.
21.2.3 L'enterrement
L'enterrement suit généralement les prescriptions de la religion du défunt (chrétien, musulman, animiste) et les coutumes du lignage. Dans les traditions animistes béninoises, le lieu d'enterrement est soigneusement choisi (souvent dans la concession familiale, à proximité des ancêtres). Des objets appartenant au défunt peuvent être enterrés avec lui.
21.2.4 Les cérémonies post-funéraires
Après l'enterrement, une série de cérémonies se déroule à des intervalles précis (huitième jour, quarantième jour, premier anniversaire). Ces cérémonies impliquent des rassemblements de la famille élargie, des repas collectifs, des sacrifices aux ancêtres, des chants et des danses rituels.
Les funérailles béninoises sont souvent des événements coûteux. Pour les personnes importantes (chefs de lignage, personnalités aisées), elles peuvent mobiliser des centaines ou des milliers de personnes sur plusieurs jours, avec des dépenses considérables en nourriture, alcool, musique et pagnes.
21.3 Le deuil : expressions et contraintes
Le deuil est une période réglementée socialement. Les proches du défunt (conjoint, enfants, parents) doivent observer des prescriptions spécifiques pendant une durée déterminée : port de vêtements sombres (souvent blanc, noir ou une couleur spécifique à l'ethnie), limitation des activités festives, isolement partiel.
La veuve est particulièrement soumise à des prescriptions : dans certaines traditions, elle doit rester confinée pendant plusieurs semaines, ne peut pas se laver, doit porter des vêtements rituels. Ces prescriptions sont parfois vécues comme contraignantes et humiliantes, et font l'objet de critiques croissantes de la part des associations féminines au Bénin.
La veuve peut également faire face à des tentatives de réappropriation de ses biens par le beau-lignage (spoliation successorale), phénomène documenté par des ONG et associations de femmes au Bénin, notamment l'Association des femmes juristes du Bénin.
21.4 La mort des enfants
La mortalité infantile reste un drame fréquent au Bénin : le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans était de 99 pour 1 000 naissances vivantes selon l'EDS 2017-2018. Ce chiffre, bien que nettement amélioré par rapport aux décennies précédentes, reste élevé.
La mort d'un enfant est vécue de façon complexe. Dans certaines traditions béninoises, les enfants en très bas âge ne sont pas enterrés selon les mêmes rites que les adultes, car ils ne sont pas encore considérés comme pleinement entrés dans la société des vivants. La mort d'un nourrisson peut être interprétée comme un retour dans le monde des esprits, voire comme la manifestation d'un enfant-esprit (en fon : abiku, term d'origine yoruba) qui revient plusieurs fois mourir dans la même famille pour tourmenter les parents.
Ces interprétations ne nient pas la douleur réelle des parents, mais la situent dans un cadre cosmologique qui peut offrir une forme de sens à une expérience autrement indicible.
PARTIE V
Zones D'Ombre Et Défis Contemporains
Chapitre 22 — Les violences intrafamiliales
22.1 Données et précautions méthodologiques
Les violences intrafamiliales constituent un domaine où les données sont à la fois importantes et difficiles à interpréter. La sous-déclaration est massive : dans les contextes où la violence domestique est considérée comme une affaire privée ou comme un droit du mari, les victimes ne signalent pas. Les enquêtes qui posent des questions directes sur la victimisation obtiennent des résultats très différents selon la formulation des questions et la confiance accordée par les enquêtés.
L'EDS 2017-2018 indique que 21 % des femmes de 15-49 ans au Bénin déclaraient avoir subi des violences physiques au cours des 12 mois précédant l'enquête, dont 16 % par leur conjoint actuel ou passé. Ces chiffres sont des minimaux : ils mesurent ce qui est déclaré, pas ce qui existe.
22.2 La violence conjugale
La violence conjugale — violence physique, psychologique ou sexuelle exercée par un conjoint — est la forme de violence intrafamiliale la mieux documentée au Bénin. Les facteurs de risque identifiés par les études disponibles comprennent :
- La consommation d'alcool du conjoint : facteur régulièrement cité par les femmes victimes dans les études qualitatives.
- La polygamie et la jalousie entre co-épouses : les situations de polygamie peuvent exacerber les tensions et les violences.
- Les difficultés économiques : le chômage ou la précarité économique du mari sont corrélés avec des risques accrus de violence.
- Le faible niveau d'instruction : bien que des violences existent dans tous les milieux d'instruction.
- Les normes culturelles légitimant la violence : des attitudes de légitimation de la violence conjugale persistent : l'EDS 2017-2018 révèle que 57 % des femmes béninoises estiment qu'un mari est justifié de battre sa femme dans au moins une des situations proposées.
Ce dernier chiffre mérite d'être commenté : il ne reflète pas une approbation inconditionnelle de la violence, mais l'intériorisation de normes dans lesquelles certains comportements féminins (brûler le repas, sortir sans permission, refuser des rapports sexuels) sont considérés comme légitimant une réaction corrective du mari.
22.3 Les violences envers les enfants
Les châtiments corporels envers les enfants, déjà évoqués dans le chapitre sur la discipline, constituent la forme de violence envers les enfants la plus répandue et la plus socialement tolérée. Au-delà des châtiments corporels considérés comme éducatifs, des abus plus graves existent : violences physiques sévères, mutilations rituelles, exploitation dans le cadre du confiage (vidomègon abusif).
Les mutilations génitales féminines (excision) sont pratiquées dans certaines communautés du nord du Bénin (principalement dans certaines ethnies de l'Atacora et de la Donga). Le taux national est faible (selon l'EDS 2017-2018, environ 7 % des femmes de 15-49 ans déclaraient avoir subi une MGF), mais dans les communautés concernées, le taux peut être beaucoup plus élevé.
22.4 Les violences entre membres adultes de la famille
Les conflits familiaux entre adultes (frères, beaux-frères, belles-mères et belles-filles) peuvent dégénérer en violences physiques. Ces conflits portent le plus souvent sur l'héritage et les biens fonciers. Ils sont parfois portés devant les tribunaux coutumiers ou les autorités judiciaires étatiques.
La sorcellerie intrafamiliale doit être mentionnée ici non comme une réalité surnaturelle, mais comme une catégorie sociale qui peut avoir des effets violents très réels : des accusations de sorcellerie peuvent conduire à l'exclusion, aux mauvais traitements, voire au meurtre de personnes accusées (souvent des femmes âgées ou des albinos dans certains contextes).
Chapitre 23 — Les silences, les non-dits, les secrets de famille
23.1 Ce dont on ne parle pas
Toute famille humaine a ses zones de silence — les sujets que l'on n'aborde pas, les événements que l'on ne raconte pas, les douleurs que l'on ne nomme pas. Dans les familles béninoises, ces zones de silence ont des caractéristiques spécifiques liées à la culture, à la religion et aux structures sociales.
Parmi les sujets tabous ou difficiles dans les familles béninoises, les études qualitatives et les observations ethnographiques identifient notamment :
- La mort et ses circonstances : la mort est évoquée prudemment, avec des périphrases. Les circonstances d'un décès prématuré peuvent être intentionnellement occultées (suicide, mort violente, mort honteuse).
- La sexualité : l'éducation sexuelle explicite de parents à enfants est rare dans les familles béninoises traditionnelles. Les adolescents apprennent la sexualité auprès de leurs pairs, souvent sans informations fiables. Ce silence contribue aux grossesses non désirées et aux infections sexuellement transmissibles.
- Les maladies mentales : les troubles mentaux sont souvent interprétés comme des possessions spirituelles ou des punitions ancestrales, ce qui conduit à les traiter rituellement plutôt que médicalement, et à les dissimuler socialement.
- Les dettes et les faillites : la faillite économique d'un père ou d'un frère est une source de honte familiale qui peut être soigneusement cachée.
- Les violences subies : comme indiqué au chapitre 22, les violences domestiques sont massivement passées sous silence.
- Les conflits avec les ancêtres et les vodoun : les manquements rituels, les promesses non tenues envers les divinités, peuvent être des secrets lourds portés par certains membres de la famille.
23.2 Les secrets de filiation
Un type particulier de secret familial au Bénin concerne la filiation : enfants nés hors mariage dont le père biologique n'est pas le père officiel, enfants adoptés ou confiés dont la parenté biologique est cachée, enfants issus de viols.
Ces secrets de filiation peuvent avoir des conséquences graves : un enfant qui ne connaît pas son lignage biologique ne peut pas accomplir correctement les rites ancestraux, et peut se trouver dans une situation d'insécurité rituelle et sociale. La révélation tardive d'un tel secret — souvent au moment d'un décès — peut déclencher des crises familiales majeures.
Chapitre 24 — L'amour parental : expressions, pudeur, discours
24.1 L'amour qui ne se dit pas, mais qui se fait
Une observation récurrente chez les observateurs extérieurs des familles béninoises est l'absence relative d'expression verbale directe de l'amour parental : on dit rarement 'je t'aime' à un enfant dans les contextes traditionnels. L'amour s'exprime principalement par les actes : les soins, le sacrifice, l'investissement dans l'éducation, la protection.
Cette pudeur affective ne doit pas être interprétée comme une absence d'amour. Les études psychologiques sur les attachements précoces mère-enfant au Bénin (peu nombreuses mais existantes — voir les travaux de Van Ijzendoorn et collaborateurs sur l'attachement en Afrique subsaharienne) montrent que les enfants béninois développent des attachements sécurisés à leurs figures parentales selon les mêmes mécanismes universels que les enfants d'autres cultures.
24.2 L'amour maternel : intensité et limites
L'amour maternel au Bénin est intense, physique, sacrificiel — mais aussi parfois débordé par les conditions de vie. Une mère qui travaille 12 heures par jour, qui élève plusieurs enfants dans la précarité, qui fait face à la violence conjugale, peut avoir des ressources affectives réduites. L'épuisement maternel est une réalité documentée mais peu nommée dans les sociétés où la maternité est sacralisée.
Certaines pratiques qui paraissent sévères à un regard extérieur (discipline physique, sevrage brutal, confiage précoce) peuvent être vécues par les mères comme des expressions d'amour : 'Je corrige mon enfant parce que je veux qu'il réussisse.' 'Je le confie à ma sœur parce qu'elle peut lui offrir mieux que moi.'
24.3 L'amour paternel : sa forme et ses contraintes
L'amour paternel béninois, comme indiqué au chapitre 5, s'exprime davantage par le devoir que par la tendresse. Mais il serait inexact de le nier. Des témoignages nombreux dans la littérature béninoise (romans, témoignages autobiographiques) décrivent la fierté des pères devant la réussite de leurs enfants, leur douleur devant la maladie ou le décès d'un fils, leur satisfaction lors du mariage de leurs filles.
La littérature béninoise d'expression française — Olympe Bhêly-Quenum, Paulin Joachim, Jean Pliya, et plus récemment des auteurs contemporains — offre des représentations nuancées de l'amour parental, de ses expressions contrariées et de ses silences éloquents. Ces œuvres sont des sources précieuses, mais il convient de les lire comme des témoignages littéraires, pas comme des documents sociologiques directs.
Chapitre 25 — La famille face à l'urbanisation et à la modernité
25.1 Les transformations en cours
La famille béninoise est en pleine transformation sous l'effet de plusieurs forces convergentes. Ces transformations ne suivent pas un chemin linéaire vers un modèle unique, mais donnent lieu à des recompositions complexes, à des hybridations entre pratiques traditionnelles et innovations.
- Urbanisation : le déplacement de populations rurales vers les villes (Cotonou, Abomey-Calavi, Porto-Novo, Parakou) fragilise les réseaux de parenté étendue mais ne les détruit pas. Les familles reconstituent des solidarités en milieu urbain, souvent fondées sur les origines villageoises ou ethniques communes.
- Scolarisation et individualisation : les générations instruites développent des aspirations à plus d'autonomie dans le choix du conjoint, dans la gestion du foyer, dans le rapport à la religion et aux traditions. Cette individualisation est réelle mais limitée par les contraintes sociales et économiques.
- Téléphonie mobile et internet : la révolution numérique a transformé les communications familiales. Les familles géographiquement dispersées maintiennent des liens grâce aux appels téléphoniques et aux applications de messagerie. Les envois d'argent par mobile money maintiennent des réseaux de solidarité à distance.
- Nouvelles Églises évangéliques et pentecôtistes : leur expansion rapide au Bénin transforme les pratiques familiales : mariage à l'église, rejet de certains rites vodoun, nouvelles normes sur la fidélité conjugale et la discipline des enfants.
- Émigration internationale : la diaspora béninoise (France, États-Unis, Gabon, Côte d'Ivoire, Nigeria) envoie des remittances qui modifient les équilibres économiques familiaux, mais aussi des valeurs et des pratiques qui perturbent les normes traditionnelles.
25.2 Ce qui résiste
Face aux transformations, certaines structures résistent avec une remarquable tenacité :
- La solidarité lignagère : les obligations de contribution aux funérailles, aux mariages, aux difficultés économiques des membres du lignage restent fortes.
- Le respect dû aux anciens : même dans les milieux urbains instruits, la déférence envers les parents et les grands-parents reste une norme très partagée.
- Le culte des ancêtres : même chez des Béninois qui se déclarent chrétiens ou musulmans, des pratiques de respect envers les ancêtres persistent sous des formes plus ou moins explicites.
- La centralité de la parenté : dans un contexte d'État social faible, les réseaux de parenté restent le premier filet de protection sociale. On ne se tourne vers l'État ou le marché que lorsque la famille ne peut plus aider.
Bibliographie sélective
Cette bibliographie recense les sources principales ayant informé ce document. Elle ne constitue pas une bibliographie exhaustive sur la famille au Bénin, mais un guide pour le lecteur souhaitant approfondir certains thèmes.
Sources statistiques et institutionnelles
INSAE & ICF (2019). Enquête Démographique et de Santé du Bénin 2017-2018 (EDS-Bénin 2017-2018). Cotonou, Bénin, et Rockville, Maryland, USA : INSAE et ICF.
INSAE (2015). Quatrième Recensement Général de la Population et de l'Habitation (RGPH4, 2013). Résultats définitifs. Cotonou : INSAE.
UNICEF Bénin (2015). Multiple Indicator Cluster Survey (MICS 2014). Cotonou : UNICEF.
Banque mondiale. Base de données Indicateurs du développement dans le monde (WDI). [En ligne : data.worldbank.org]
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Goody, J. (1990). The Oriental, the Ancient and the Primitive. Systems of Marriage and the Family in the Pre-industrial Societies of Eurasia. Cambridge : Cambridge University Press.
Tardits, C. (1958). Porto-Novo. Les nouvelles générations africaines entre leurs traditions et l'Occident. Paris/La Haye : Mouton.
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Agbanon II (1992). Histoire de Petit-Popo et du royaume Guin. Lomé : Éditions Haho. [Reprint]
Radcliffe-Brown, A. R., & Forde, D. (eds.) (1950). African Systems of Kinship and Marriage. London : Oxford University Press for the International African Institute.
Sociologie, démographie et genre
Adjamagbo, A., & Guillaume, A. (2001). Analyse comparative de la fécondité et de la planification familiale à Cotonou et à Lomé. In : Centre de recherche en santé de Nouna, Rapports de recherche.
Thiriat, M.-P. (1998). Faire et défaire les liens du mariage. Évolution des pratiques matrimoniales en Afrique de l'Ouest (thèse de doctorat). Paris : CEPED.
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Droit et protection sociale
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Travaux sur la traite et l'histoire
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Law, R. (1991). The Slave Coast of West Africa 1550-1750. Oxford : Clarendon Press.
Soumonni, E. A. (2001). Dahomey and the Transatlantic Slave Trade. London : James Currey.
Ce document identifie plusieurs lacunes dans la documentation disponible sur la famille au Bénin :
- Les données qualitatives approfondies sur la vie familiale quotidienne dans les zones rurales du Nord-Bénin (Alibori, Atacora) restent insuffisantes par rapport au Sud.
- Les études longitudinales sur les transformations familiales au Bénin sur plusieurs décennies sont rares. La plupart des enquêtes sont des photographies instantanées.
- Les perspectives des hommes sur la vie familiale (y compris la paternité et les émotions masculines) sont très sous-documentées par rapport aux perspectives féminines.
- Les données fiables et récentes sur les violences intrafamiliales dans les zones rurales font défaut.
- La littérature académique béninoise en sciences sociales, bien que dynamique, reste inégalement accessible. Des thèses et mémoires importants réalisés au Bénin sont peu ou pas numérisés.